Un témoignage de
l'excellence et de l'innovation
du théâtre canadien

Réflexions – Anick La Bissonnière

J’aime les théâtres.

Ils ont une odeur particulière ; l’air y est plus dense, le silence plus profond.

Il n’y a rien de plus grisant pour moi que d’être assise dans un théâtre vide et de ressentir toutes les émotions passées et à venir qui puissent l’habiter.

Les théâtres sont hantés, c’est bien connu.

J’aime les théâtres et il en a toujours été ainsi.

 

L’origine de cet indéfectible amour n’est pas claire dans ma mémoire.

J’ai le souvenir lointain, d’un après-midi où je suis assise au Théâtre du Rideau Vert à Montréal et j’assiste à une représentation du voyage de Gulliver. Je dois avoir 5 ans, pas davantage.

Beaucoup plus tard, me voilà en sortie scolaire dans la salle de la Nouvelle compagnie théâtrale devant un époustouflant Britannicus dont je peux encore aujourd’hui vous décrire les décors et les costumes.

Durant mes années d’école, le théâtre a toujours fait partie de ma vie. Je dois même admettre qu’il y des années où je ne garde que très peu de souvenirs de mes cours ! C’était une évidence pour moi que je devais faire du théâtre. J’y ai joué, écrit, réalisé des décors comme dans toutes les troupes amateures et j’ai continué à m’y intéresser jusqu’à mon arrivée à l’université.

Jusqu’à ce que je rencontre l’architecture.

 

Ce ne fut pas un coup de foudre loin de là.

J’étais très jeune, à peine majeure au moment de mon admission à l’Université. J’avais choisi l’architecture parce que c’était un « vrai métier », et parce que j’avais été acceptée dans un programme réputé être très difficile d’accès. L’architecture avait aussi l’avantage de combiner l’art et la science, l’histoire et la technique, bref, les études en architecture me semblaient être une fantastique introduction au monde.

Le véritable déclic ne s’est produit qu’en troisième année.

 

J’ai passé cette année-là à L’École polytechnique fédérale de Lausanne en Suisse dans un programme d’échange universitaire.

Et j’ai eu un choc culturel.

Alors que je téléphonais mon père pour lui dire que j’avais survécu à mon premier vol et mon premier train, je lui déclarais en toute candeur : « c’est exactement comme chez nous ici, sauf que tout est différent ! »

Je venais d’apprendre ce qu’était la culture.

J’ai passé deux ans en Europe à étudier, puis voyager et finalement à travailler à Paris à l’aube des années 90, à un moment où l’architecture occidentale a connu une importante transformation.

J’ai eu l’occasion de visiter des centaines de lieux et de bâtiments dont je n’avais qu’une connaissance théorique. Et je me suis fait un ami pour la vie : Éric-Olivier Lacroix qui demeure à ce jour mon collaborateur le plus précieux et un allié irremplaçable

 

Je suis allée jusqu’en Égypte visiter les temples dont les murs sont couverts d’hiéroglyphes : des murs parlants, savamment éclairés par des ouvertures pratiquées au plafond, qui dirigent la lumière sur des trajectoires précisément calculées. Toucher les pierres qui composent ces constructions gigantesques, dont on se demande encore parfois comment elles ont pu être taillées avec autant de précision il y a plusieurs milliers d’années, constitue une expérience exceptionnelle qui a eu pour effet de me rendre humble à jamais devant le génie humain. La main sur ces pierres, j’ai ressenti le temps qu’elles avaient traversé, l’effort qu’elles avaient exigé, j’ai été émue par leur seule présence et celle, muette et invisible, de ceux qui les avaient érigées. J’ai appris que les constructions concentrent en elles, même lorsqu’elles sont petites et pas du tout spectaculaires, toute l’énergie et la présence de ceux qui les ont faites.

Il est difficile de décrire la façon de voir le monde qui ne m’a ensuite plus quittée.

 

À mon retour à Montréal, deux ans plus tard, je me promenais rue Ste-Catherine et y découvrais un environnement que je n’avais jamais vu. Tout me paraissait différent, la largeur des rues, les bâtiments, la lumière. Je regardais la ville où j’étais née avec des yeux neufs.

Je suis retournée l’Université de Montréal terminer ma dernière année avec un bagage très différent de celui de mes compatriotes.

 

J’ai alors choisi de faire partie de l’atelier d’architecture urbaine fondé par Melvin Charney. Charney s’intéressait alors à la ville sous l’angle de sa construction poétique et le modèle qui structurait l’ensemble de son discours était le théâtre.

S’inspirant de la célèbre phrase de Shakespeare selon laquelle « le monde entier est un théâtre », dans son atelier, les ruelles montréalaises y devenaient des scènes de la vie quotidienne, les façades des masques sur la parade de la rue et les balcons mimaient ceux des grands opéras.

 

J’ai eu l’incroyable chance de rencontrer l’un des assistants de Melvin à l’époque, Alan Knight aujourd’hui professeur à l’école d’architecture de l’université de Montréal, qui m’a fait naître au monde de la création. Cet homme érudit, patient et généreux a supervisé mon travail durant toute ma dernière année sans jamais brimer ma créativité, m’encourageant à représenter le monde tel que je le percevais.

Il a vu quelque chose en moi que je ne soupçonnais pas.

Il m’a soutenue dans la conception d’un projet de scénographie urbaine, sorte de théâtre à ciel ouvert en brique et en acier, une démarche audacieuse dans une école d’architecture où l’on attendait un bâtiment avec un usage défini. Or mon projet n’en proposait non seulement aucun mais la majorité de mes planches étaient composées de dessins exécutés au crayon de couleur et à main levée. (Ce qui avait fait dire à mon frère que mon bureau évoquait davantage la maternelle que l’université !)

 

Ce que mon tuteur m’avait permis de faire était atypique pour l’époque : il m’avait encouragée à « vivre » l’espace que j’imaginais, à le concevoir au niveau de l’œil du spectateur plutôt que de l’abstraire à travers les plans et les coupes. Combiné à mon expérience de voyage, ce projet a tracé la voie à tout ce que j’ai fait par la suite.

À la remise des diplômes, Alan m’avait prédit que je visiterais ce projet toute ma vie.

Et il avait raison.

Encore aujourd’hui, ce que j’ai appris en sa compagnie bienveillante, m’habite toujours.

Il demeure chaque jour que j’enseigne, le professeur auquel j’aimerais ressembler.

Je lui suis pour cela éternellement redevable.

 

Avant mes 25 ans, j’étais admise à l’Ordre des architectes et inscrite à l’école de mime d’Omnibus.

L’enseignement d’Omnibus puise sa source dans celui d’Étienne Decroux, pour qui l’expression du corps dans l’espace est l’essence de son art. J’y ai trouvé non seulement une technique qui a aiguisé ma conscience du corps, mais surtout ma première commande scénographique.

Le directeur artistique d’Omnibus, Jean Asselin, qui connaissait ma profession, m’a alors  demandé si de concevoir une scénographie m’intéresserait, m’enjoignant de lire le texte et de lui faire une proposition.

Je ne pouvais croire à ma chance.

 

La pièce racontait la rencontre imaginée entre Voltaire et Rousseau que j’ai située dans un espace que je connaissais bien : la ville. Quel autre lieu que la ville pour la rencontre, même hypothétique, entre la Culture et la Nature qu’incarnaient les deux philosophes ? Le salon bourgeois où les deux protagonistes se croisaient était donc composé de « meubles-bâtiments miniatures », les bibliothèques devenant des triplex montréalais, le bureau de travail de Voltaire, un stationnement en béton.

Jamais démontés par ma proposition un peu étonnante, Jean et toute l’équipe de l’Espace Go m’ont soutenue et encouragée. Ils m’ont permis de réaliser un projet qui me ressemblait sans jamais exiger que je me conforme à quelque convention que ce soit.

Jean a fait appel à moi durant plusieurs années par la suite me permettant de me bâtir un portfolio qui à son tour m’a ouvert des collaborations avec d’autres metteurs en scène.

Pour sa générosité et surtout son consentement à être « dérangé » par des propositions inusitées, Jean Asselin a toute ma gratitude.

Il m’a permis de m’inventer un métier.

 

Durant les dix premières années de ma vie professionnelle, j’ai pratiqué la scénographie, j’ai commencé à enseigner et j’ai continué à travailler comme pigiste dans les bureaux d’architectes.

J’ai alors fait partie d’une équipe qui ne concevait que des salles de spectacle, une chance incroyable pour quelqu’un qui dessinait simultanément des installations dans ces mêmes salles.

J’ai collaboré à la conception d’une cinquantaine de salles de toutes tailles et configurations, j’ai participé à des concours, fais des analyses, compris l’utilisation de toutes les composantes d’un théâtre, bref, j’ai visité ce type de bâtiment de fond en comble.

 

À l’aube des années 2000, Brigitte Haentjens m’a téléphoné.

Brigitte, que je ne connaissais que de nom et pour avoir vu son travail, m’a offert pour notre première collaboration, le plateau montréalais le plus prestigieux : le Théâtre du Nouveau Monde.

Notre relation n’a fait que grandir depuis. Bien que je continue de travailler avec d’autres metteurs en scène et sur des projets variés, mon travail avec Brigitte reste comme un phare dans l’ensemble de mes activités. Elle m’a permis de grandir comme une artiste, d’élargir ma pensée au-delà du construit , mais surtout d’avoir une discussion artistique sur une longue période de temps. Brigitte et moi sommes deux êtres très différents, mais nous sommes complémentaires et complices à la fois. J’admire son énergie, son intelligence et sa lucidité, son intransigeance dans la création. Nous avons construit un univers que nous élargissons à chacun des projets que nous entreprenons. Je sais le privilège que j’ai de l’avoir rencontrée, notre relation est précieuse, rare et franchement unique. J’ai été ravie de la voir recevoir le Siminovitch en 2007, il ne fait pas de doute pour moi que c’est une grande artiste. L’honneur qui m’est fait ce soir lui est en partie redevable et j’aime penser qu’il célèbre non seulement l’ensemble de mon travail mais aussi la relation exceptionnelle que j’entretiens avec elle.

 

Depuis 1993, j’ai conçu près d’une centaine d’espaces dans lesquels j’ai eu le privilège de voir évoluer de formidables acteurs. J’ai été émue par leurs performances mais aussi par la collégialité qui règne sur un projet théâtral. Sans la générosité illimitée des collaborateurs que j’ai eu le plaisir de croiser (directeurs techniques, de production, éclairagistes, concepteurs de costumes, d’accessoires, techniciens, menuisiers, peintres et j’en passe) je ne serais pas ici devant vous. Rien de ce que j’imagine n’aurait de réalité sans leur travail et j’aimerais ici leur rendre hommage et partager avec eux l’honneur qui m’est fait.

 

J’ai trouvé dans la scénographie une expression poétique et forcément, ma sensibilité s’y trouve exposée. J’aime penser que c’est cette part de mon travail qui aura convaincu le jury. Je suis extrêmement touchée par l’attribution du prix Siminovitch, non seulement parce qu’il est unique, prestigieux et irremplaçable, mais parce qu’il souligne une recherche artistique qui s’est développée dans la durée. Ce n’est pas une reconnaissance destinée à la relève ni un honneur de fin de carrière, il est décerné à quelqu’un qui se trouve encore au milieu de questions fondamentales sur son art mais qui possède une expérience suffisante pour les approfondir. C’est une forme de reconnaissance du travail parcouru mais aussi un énorme encouragement à poursuivre. Dans mon cas, il ne pouvait se présenter à un meilleur moment.

 

Après, quatre nominations à titre de finaliste, j’ai réalisé que pratiquement l’ensemble de mon travail des 23 dernières années avait été appuyé par le jury du prix Siminovitch, c’était en soi un accomplissement. Entendre M. White m’annoncer que je l’avais remporté m’a laissé sans voix un bon moment. D’autant que les finalistes sont tous des artistes accomplis. Je suis honorée de partager cette liste avec Bretta, Trevor and Nancy qui méritent notre admiration pour leur dévouement à leur art et leur talent exceptionnel.

 

J’ai la joie de partager mon bonheur ce soir avec mon père (dont c’est le 75e anniversaire ce soir), ma mère et mon frère qui chacun à leur façon m’ont toujours fait savoir qu’ils croyaient en moi et sans qui je ne pourrais prétendre être la personne que je suis. Votre présence ici me va droit au cœur et vous êtes toujours avec moi. Je dois à mon amoureux le fait d’avoir posé une « dernière » fois ma candidature et sans qui de toute évidence je ne serais pas debout ici devant vous. Merci Jeff d’avoir cru que je pouvais être l’heureuse élue. J’aimerais aussi souligner la générosité de Jean-Marc Dalpé, Matthew Jocelyn,, Frédéric Dubois, Paul Savoie, Véronique Borboën et Brigitte Haentjens qui ont accepté de témoigner de leur rapport à mon travail à travers leurs lettres d’appui. Vos bons mots m’ont émue.

 

Merci à la famille Siminovitch et particulièrement à Lou qui a eu la grâce de créer ce prix en l’honneur d’Elinore. J’aime y voir un geste d’admiration et d’amour et suis ravie de bénéficier aujourd’hui d’un tel élan de romantisme. Merci aux donateurs, au membres du conseil d’administration et à la RBC qui contribuent à garder vivant cet héritage incomparable et à mettre l’art au centre de l’actualité. Je souhaiterais voir nos dirigeants être davantage inspirés par votre générosité et votre amour des arts de la scène. Je suis la preuve vivante que la confrontation à l’art à un jeune âge, aux voyages, au choc des cultures et à l’éducation supérieure permettent à un individu timide, imparfait voire parfois terrorisé de s’épanouir dans la société.

 

Je travaille avec l’espace. Une chose intangible, indicible, « ce qui reste quand on enlève les murs » disait un philosophe grec. C’est une matière invisible qui nous lie tous, de laquelle nul ne saurait s’échapper. C’est l’élément qui fait de la représentation théâtrale une expérience rare parce qu’on ne peut la vivre que dans un espace commun et partagé. La scénographie est cet art qui explore notre relation spatiale à notre environnement, fut-il construit ou virtuel. Au fil des années et des projets, j’ai rapidement compris que mon véritable espace de création se situait dans l’imaginaire du public et le corps des acteurs : c’est à la fois une construction de l’esprit et un paysage praticable. Elle doit permettre d’entrer en résonance avec l’action, l’émotion et les mots qui y sont proférés. En ce sens, le théâtre est pour moi un laboratoire architectural inégalé auquel le monde actuel devrait s’intéresser davantage.

 

À la veille d’une élection importante, je me permets de rêver ce soir, de me réveiller demain dans un monde où l’art et le savoir ont une place prépondérante. Un monde qui construit la liberté, la créativité, le désir et pourquoi pas, la poésie.

 

L’aspect le plus extraordinaire dans la réception du prix Siminovitch, c’est de pouvoir annoncer une incroyable nouvelle à quelqu’un qui n’a rien demandé. Avoir l’occasion de souligner publiquement un talent en devenir et l’encourager à poursuivre est un privilège rare. C’est d’autant plus important que les conditions de production actuelles sont de plus en plus difficiles pour les jeunes scénographes. J’ai choisi une jeune femme que j’ai rencontrée sur un projet où nous avons collaboré et en qui je me suis un peu reconnue dans sa passion pour la création. Marilène a étudié en scénographie puis a complété une maîtrise en art visuel, ce qui transparaît dans sa façon d’aborder son travail. J’ai été impressionnée par sa vivacité d’esprit, sa créativité et générosité. Inventive et ingénieuse au théâtre, en danse et au cirque, c’est une artiste dévouée et habitée. Il me fait plaisir, mesdames et messieurs, de vous présenter Madame Marilène Bastien.

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