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2007 Lauréat 

Selon les propres termes du jury, en choisissant Brigitte Haentjens à titre de lauréate pour le Prix Elinore et Lou Siminovitch de théâtre 2007, le jury a souhaité rendre hommage à la prodigieuse virtuosité de son écriture scénique, ainsi qu’au caractère profondément humain de sa mission. « Dans le monde de Mme Haentjens, les idées saignent, les corps pensent et l’espace vibre. Son écriture dépasse toute classification; elle dépeint une tension à couper le souffle entre méticulosité et brutalité, et pousse les gens, même s’ils sont absorbés par le spectacle en lui-même, à se questionner sur les raisons profondes de leur existence, de leur identité, et ce, sans échappatoire possible. »

Mme Haentjens a étudié le théâtre à Paris avant de déménager en Ontario en 1977, où elle a assuré la direction artistique du Théâtre du Nouvel-Ontario durant huit ans. De 1991 à 1994, elle a été directrice artistique de la Nouvelle Compagnie Théâtrale, à Montréal, puis, de 1996 à 2006, elle a agi en tant que co-directrice artistique du Carrefour International de Théâtre de Québec. Mme Haentjens dirige également depuis 1977 sa propre compagnie théâtrale, Sibyllines, qu’elle a fondée pour y approfondir sa démarche artistique dans un contexte de plus grande liberté. Pour Sibyllines, elle travaille actuellement à une adaptation de la pièce Blasté (Blasted), de Sarah Kane, traduite par Jean-Marc Dalpé, mettant en vedette Paul Ahmarani, Céline Bonnier et Roy Dupuis, et qui doit prendre l’affiche au printemps 2008.

2007 Protégé

Christian Lapointe

Discours d’acceptation

Tout d’abord, permettez-moi d’exprimer ma profonde gratitude envers les fondateurs du prix Siminovitch. Merci à vous, Lou, ainsi qu’à la regrettée Elinore Siminovitch. Votre travail a inspiré ce prix si unique, si généreux et si prestigieux.

Merci à BMO groupe financier, qui parraine ce prix, et à ses employés qui organisent cette soirée. Un merci tout spécial à Andrew Soren.

Toute ma gratitude va également aux membres du jury : Leonard McHardy, Geneviève Billette, Katrina Dunn, Valerie Moore et Carlo Guillermo Proto. Je tiens à remercier particulièrement Carlo Guillermo Proto et Geneviève Billette, qui ont travaillé très fort pour  réaliser le document vidéo que vous venez de voir.

Je voudrais bien sûr remercier Paul Lefebvre, qui a présenté ma candidature et l’a fait de façon si éloquente et si généreuse.

Enfin, permettez-moi de remercier mon compagnon Stéphan, qui m’a si souvent manifesté amour, présence et soutien depuis plus de quinze ans. Sans son accompagnement, sa fierté vis-à-vis de mon travail et ses encouragements dans les moments les plus difficiles, je ne serais probablement pas ici ce soir.

Quand on m’a annoncé que j’étais la lauréate, j’en ai perdu le sommeil pendant toute une semaine !
Ce prix signifie en effet énormément pour moi.
Il m’honore et il honore toutes les communautés qui m’ont donné amour et soutien au cours de mes trente années de travail artistique : toute la communauté franco-ontarienne bien entendu, celle d’Ottawa, d’Hawkesbury, de Rockland, de Timmins, de Hearst et bien sûr celle de Sudbury, et plus particulièrement celle autour du théâtre du Nouvel-Ontario, mais aussi la communauté de Toronto où nous avons joué en anglais la pièce « Le Chien ».

Je n’oublie pas la communauté franco-canadienne dans son ensemble, au sein de laquelle j’ai été si souvent active.

Enfin, je remercie la communauté de Montréal, de Québec et du Québec en général.
Je leur dédie ce prix, ainsi qu’à tous ceux qui, comme vous ici ce soir, croient que l’art, s’il ne change pas le monde, du moins brise le silence assourdissant de la solitude.

D’aussi loin que je me souvienne, le théâtre a fait partie de ma vie.
Très jeune, j’ai eu à titre de spectatrice des chocs esthétiques puissants. Je me rappelle celui occasionné par le Marat-Sade que Peter Brook avait mis en scène en 1963; le spectacle, que je n’avais probablement pas compris, m’a tout de même percutée de plein fouet. Je me souviens aussi du 1789 d’Ariane Mnouchkine, qui m’a fait flotter sur un petit nuage brûlant durant des semaines.

Depuis, je ne compte plus les émotions fortes que j’ai vécues dans une salle de théâtre, ici ou ailleurs.

Le théâtre me fait l’effet d’une coupure, d’une brûlure, d’un coup de poing, d’un coup de fouet. Le théâtre me stimule, me bouscule et peut même m’enrager.

Le théâtre m’a toujours donné le goût de vivre, de créer, de me tenir debout et de me battre.
Bref, le théâtre m’inspire tous les sentiments sauf celui du confort.

J’ai appartenu dès l’enfance à des troupes de théâtre amateurs, scolaires et communautaires. Et pourtant, je n’ai jamais imaginé faire de la mise en scène.
En fait, j’ignorais quand j’étais jeune que la mise en scène puisse être un métier ! (Et aujourd’hui encore, je doute encore parfois que cela en soit un !)

Dans le milieu familial où j’ai grandi  – mes parents n’avaient reçu qu’une éducation sommaire – il ne pouvait être question de vie artistique ou intellectuelle.

De plus, j’appartiens à une des premières générations de femmes qui ont eu accès à une éducation supérieure.
À l’époque où j’entrais à l’université, je n’avais devant moi pratiquement aucun modèle de femmes choisissant une carrière, encore moins une carrière artistique.
Faire du théâtre pour gagner (plus ou moins bien) sa vie, se définir comme une artiste, m’apparaissait donc comme à la fois complètement mystérieux et totalement inaccessible.

En fait, probablement grâce à des enseignants formidables qui savaient partager leur passion des mots, je fus éveillée très tôt à la littérature et mon fantasme secret à l’adolescence fut peut-être d’espérer devenir une Simone de Beauvoir, pour ses livres, son intelligence et peut-être aussi pour ses ongles carmin, ses cigarettes et sa fréquentation de Jean Paul Sartre et de St-Germain-des-Prés !

Peut-être que, déjà, c’était la nécessité de dire qui m’animait. En tous cas les mots, les idées ont été le substrat de ma vie artistique.
Les mots des écrivains et des poètes, de William Faulkner à Antonin Artaud, de Flannery O’Connor à Krista Wolf, de Marcel Proust à Carson McCullers, de Sylvia Plath à Margaret Atwood, d’Ingeborg Bachmann à Michaël Ondatje, de Jean Marc Dalpé à Louise Dupré. Ces mots-là et ceux des écrivains de théâtre, bien sûr.
Mais quand je fais du théâtre, je recherche avant tout la littérature et la poésie.

Je ne me souviens pas du tout comment je me suis retrouvée à l’Ecole de théâtre de Jacques Lecoq. J’avais déjà près de 25 ans et des études universitaires derrière moi…Je ne sais pas ce que j’y cherchais. En tous cas certainement pas à faire une carrière dans le sens traditionnel du mot.

Je n’avais pas non plus imaginé mon avenir après l’école. Je ne savais ni à quelle porte frapper, ni comment me présenter (« Bonjour, je sors de l’école, puis-je faire la mise en scène de votre prochain spectacle à l’affiche ? »). Ni qu’il faudrait quitter mon pays d’origine pour que le théâtre puisse devenir toute ma vie.

Le choc qu’a représenté pour moi le premier contact avec la communauté artistique franco-ontarienne fut immense. À l’époque (en 1977) le théâtre était intimement lié à un projet global, sociétal. Il était lié à une prise de parole collective.
Nous avions l’impression d’avoir le ciel ouvert devant nous, et comme l’écrit le poète Robert Dickson, hélas trop tôt disparu, notre paysage était celui de son poème :

Au nord de notre vie,
Ici
Où la distance use les cœurs pleins
De la tendresse minerai
De la terre de pierre
De forêts et de froid

Nous
Têtus, souterrains, solidaires
Lâchons nos cris rauques et rocheux
Aux quatre coins de l’avenir possible

Il s’agissait de dire, de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, de mettre en scène des personnages qui appartiennent à la race des oubliés. Il s’agissait de nommer le pays, les gens, de leur donner fierté et confiance.

Nous avons passé énormément de temps dans les communautés ouvrières d’Hawkesbury et de Sudbury, à rencontrer des travailleurs et des travailleuses du textile et de la mine, à écouter leurs histoires pour les écrire et les mettre en scène.

Je faisais la mise en scène des spectacles que nous écrivions, mais je la faisais un peu par défaut, comme si personne d’autre ne voulait le faire. Ce qui m’importait à l’époque, c’était, et c’est toujours, la simple nécessité de dire et d’exprimer un monde et de le partager avec quelqu’un, quelques-uns, un public, quoi.

Depuis, certes, nous ne sommes plus à l’époque où il semblait indispensable de se nommer et de se mettre en scène comme collectivité. Depuis, j’ai porté à la scène bien des textes d’origines très diverses, de Camus à Beckett, de Feydeau à Koltès. J’ai travaillé dans bien des théâtres, des petits et des grands.

Depuis, j’ai quitté l’Ontario pour Montréal, le Théâtre du Nouvel-Ontario pour la NCT, puis les institutions pour la liberté.

J’ai fondé il y a dix ans la compagnie Sibyllines pour porter à la scène des textes contemporains de nature théâtrale ou littéraire, et faire entendre d’autre voix. Pour pouvoir le faire dans les meilleures conditions artistiques possibles. La qualité du processus de création m’apparaît aussi fondamentale que son résultat.

Au cours des années, et peut-être encore plus dans le contexte de liberté que me permet Sibyllines, la mise en scène est devenue ainsi pour moi une forme d’écriture. A travers les mots des autres ou à travers les silences qui me sont laissés.

Aujourd’hui, j’aime plus que tout faire entendre le silence. Le silence des écrivains et des écrivaines qui ont payé de leur vie leur combat avec les mots : Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Virginia Woolf.
Le silence entre les mots, celui des corps. Le silence de l’impuissance, le silence de la violence.
Il me semble en effet que le théâtre est, de façon totalement paradoxale, autant le lieu du silence que celui de la parole. Un des seuls lieux où l’on peut encore penser en collectivité.

Après trente années de travail actif, la mise en scène me paraît toujours un énorme privilège. Privilège de faire circuler dans l’imaginaire collectif des mots et des signes qui ouvriront peut-être le cœur du public, et donneront peut-être matière à réfléchir sur le monde dans lequel nous vivons.

Privilège d’avoir avec le public une relation si fructueuse et si enrichissante.

Privilège de me retrouver dans une salle de répétitions en compagnie de livres, de textes, d’acteurs et de concepteurs, dans une atmosphère incroyablement intense de partage et de solidarité. D’avoir le plaisir de discuter, de fouiller des textes, de chercher la meilleure façon de les représenter sur scène.  De chercher avec les interprètes pendant des heures le meilleur geste, le meilleur mouvement.

Permettez-moi de saluer ici tous les artisans, concepteurs, acteurs, qui ont partagé ma route depuis trente ans, et plus particulièrement encore depuis dix ans. Tous ceux et celles qui ont mis leur talent, leur énergie et leur disponibilité à servir des œuvres, des projets en toute confiance et tout abandon.

Mais ce privilège et cette liberté ont un prix, et il est très élevé, je ne le cacherai pas. Nous vivons dans un pays où l’art disparaît des préoccupations publiques et gouvernementales. Nous vivons dans un pays qui calque parfois son fonctionnement et ses préoccupations sur celui du grand voisin, et qui abandonne ses responsabilités de développement et de soutien des artistes aux lois du marché ou aux aléas du financement privé.

Dans ce pays, très peu d’individus peuvent vivre de leur art, et bien sûr, bien peu peuvent vivre de la mise en scène. Pour pouvoir ne m’adonner qu’exclusivement au théâtre, j’ai dû comme bien d’autres faire des choix, parmi lesquels celui de diriger une compagnie, de porter seule de nombreuses responsabilités, de l’écriture des communiqués de presse à la comptabilité, en passant par la recherche de fonds et d’autres activités toutes plus créatives les unes que les autres.

Devant la somme de travail à accomplir afin de pouvoir mener à bien tous les projets que j’entreprends, devant le prix à payer pour avoir le privilège d’être une metteure en scène qui choisit ses aventures, il m’arrive de me sentir découragée et épuisée. Il m’arrive aussi de me sentir étouffée.

Un prix comme le prix Siminovitch est un formidable stimulant, un formidable encouragement, à la fois symbolique et matériel. Peut-être encore plus intense quand cet encouragement arrive au mitan de la vie, au moment où l’on est à maturité et en pleine possession de ses moyens artistiques.
Souhaitons que les gouvernements provinciaux et fédéral assument leurs responsabilités avec la même ferveur que le font les généreux donateurs que vous êtes.

Il nous appartient – à nous tous – de revendiquer une juste place pour l’art, pour le théâtre, pour l’écriture, pour la dramaturgie et pour la création, afin de nous  permettre, comme collectivité, de conserver l’espoir d’une société plus juste et plus humaine, plus solidaire, plus ouverte et plus intelligente.

Un des merveilleux aspects du Prix Siminovitch, c’est la possibilité de parrainer des individus ou des groupes dont on peut ainsi saluer le talent. Cette possibilité est d’autant plus importante que l’époque que nous vivons est particulièrement périlleuse pour tous les talents émergents.
Aujourd’hui, l’accès aux ressources pour les jeunes créateurs est en grande partie bloqué.
C’est extraordinaire de pouvoir jouer la fée-marraine !

J’ai donc le plaisir de vous présenter mes lauréats. J’en ai choisi deux, pleins de talent et d’énergie.

D’un côté, il s’agit de Francis Monty, d’Olivier Ducas et de David Lavoie, qui reçoivent le prix au nom de la compagnie qu’ils animent depuis quelques années, La Pire Espèce, consacrée au théâtre d’objets, un théâtre inventif, ludique et extraordinairement communicant. La Pire Espèce met les mots au cœur de sa démarche. C’est une compagnie talentueuse, brillante et incroyablement dynamique, très engagée dans le milieu du théâtre québécois. Elle est actuellement en tournée en France, malheureusement !

De l’autre côté, mon deuxième protégé se nomme Christian Lapointe. Créateur originaire de Québec, il a étudié la mise en scène à l’École Nationale de Théâtre, et c’est à cette occasion, puisque j’étais sa tutrice à l’école, que j’ai découvert son talent, son intelligence, sa rigueur et sa combativité. Il a fondé sa propre compagnie, pour laquelle il écrit, met en scène et joue avec succès. Il se dévoue sans compter à son art, et le fait avec beaucoup de brio. Mesdames et messieurs, j’ai le plaisir de vous présenter Christian Lapointe.

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