Perspectives émergentes: Kat MacLean

Kat MacLean MacLean Siminovitch Artist émergent 2025 Bénéficiaire d’une bourse Header Photo

C’était le printemps dans les Prairies du Manitoba. Kat MacLean (iel/elle) était alors une jeune comédienne de Toronto en tournée avec une pièce destinée au jeune public. Un jour, en sortant de la fourgonnette, iel a remarqué « …l’odeur du soleil qui frappe l’herbe, de la moisissure de neige, des choses qui fondent, des choses qui recommencent à pousser… Et c’est là que je me suis dit : il faudrait peut-être que je rentre chez moi. » Iel me raconte cela lors d’un appel vidéo depuis Saskatoon, où iel est née et a grandi. « La créativité vit ici autrement », poursuit-iel. « Ça fait tellement de bien d’être de retour. »

Cela dit, MacLean se décrit sans détour comme une amoureuse des grandes villes. « Parfois, j’aimerais être un peu plus plein air », admet-elle. Après l’université, elle a suivi sa formation de comédienne à l’École nationale de théâtre du Canada (ÉNT) à Montréal, où elle a apprécié la chance d’apprendre directement auprès de professionnels en activité, mais où elle a surtout aimé vivre dans une toute nouvelle ville « où je pouvais explorer qui j’étais ». Elle revient tout juste de Toronto, où elle a pu passer de précieux moments avec ses ami·e·s. « Dépasser le stade des nouvelles, puis juste parler pour de vrai… C’est mon truc préféré. »

MacLean dit avoir toujours eu un petit côté performeur. Iel se rappelle avoir organisé, enfant, des concours de lip-sync avec ses cousin.e.s, et avoir fait semblant d’être Rosie O’Donnell, menant des entretiens imaginaires depuis l’escalier de la maison familiale. « On avait une “blague du jour” », se souvient-iel. « J’essayais toujours d’être vraiment drôle en famille » 

Lorsqu’elle a obtenu son diplôme en 2018, les occasions offertes aux artistes autochtones se multipliaient. « Je ne pense pas qu'il y ait déjà eu un tel pic auparavant » s’étonne-t-elle. Elle a tissé des liens avec la communauté nationale du théâtre autochtone et s’est réjouie d’incarner sa culture et son expérience métisses sur scène. Nous convenons que les choses ont un peu changé sur la scène nationale depuis. En 2020, la pandémie a mis un coup d’arrêt au théâtre en salle au Canada pendant près de deux saisons. Depuis, de nombreuses compagnies continuent de ramer. C'est peut-être la raison pour laquelle certaines semblent plus hésitantes à présenter à leurs publics, majoritairement composé de non-autochtones, trop de choses inconnues ou non testées.

N’empêche, le parcours professionnel de MacLean est remarquable. En 2020, iel a été choisie pour la création mondiale de Women of the Fur Trade de Frances Koncan au Royal Manitoba Theatre Centre: une relecture satirique de l’histoire de la résistance de la rivière Rouge du point de vue de trois femmes, une Ojibwée, une colonisatrice et une Métisse. La pièce revêt pour MacLean une importance à plusieurs égards, y compris sur le plan amoureux. En fait, iel interrompt l'entretien pour traverser la pièce à toute vitesse, décrocher quelque chose du mur et le montrer à l’écran. C’est une photo encadrée d’iel et de sa fiancée, dont iel a fait la connaissance au sein de la distribution. Le souvenir comprend même un billet de ce spectacle fatidique.

Après une pause pendant la pandémie, Fur Trade est devenu un succès-surprise et continue d’être monté un peu partout au pays. MacLean a joué dans deux productions subséquentes, au Stratford Festival, « où nous avons dû intégrer certains repères» pour permettre au public ontarien de rattraper le fil de l’histoire, puis au Globe Theatre de Regina, lieu de l’exécution de Louis Riel, « ce qui était très chargé ».

 

Kat Maclean in "Women of the Fur Trade" by Frances Koncan
Kat MacLean dans « Women of the Fur Trade » de Frances Koncan. Photo de Chris Graham.

 

La pièce traverse encore la vie de MacLean comme un fil rouge. Iel signera sa première mise en scène la saison prochaine, au Belfry Theatre de Victoria. « C’est tellement une histoire des Prairies », dit-iel, en réfléchissant à la façon de l’ancrer auprès d’un public de l’île de Vancouver. « C’est un rappel très concret. Il y aura toujours ce gouvernement colonisateur qui dit : “Laissez-nous juste faire cette petite chose, rien qu’une toute petite affaire” — mais ça fait des siècles que ça dure. [À travers les traités,] c’est quelque chose qui a été imposé à travers tout le pays, d’un océan à l’autre. »

Depuis sa jeune enfance, MacLean ressent un élan vers la justice sociale : « Je pleurais le soir à cause de la guerre en Irak », dit-iel, « ces pauvres enfants qui n’ont pas leur mot à dire là-dedans… » Plus tard, jouer dans L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht lui fait découvrir l’idée du théâtre comme moteur de changement. « Si la pièce réussit », se souvient-iel avoir pensé, « tu sors du théâtre et tu vas manifester. Tu descends dans la rue. » Cette vision des arts comme engagement politique lui est restée. Le théâtre, explique-t-iel, est plus qu’une simple sortie sociale, où l’on va ensuite « prendre du gâteau au fromage et du vin… Il sert à te faire demander : “Depuis combien de temps est-ce que ça dure? Qu’est-ce que ça veut dire pour nos vies?” »

Ce désir d’avoir un impact est l’une des raisons pour lesquelles MacLean est rentrée à Saskatoon, où elle est associée artistique au Gordon Tootoosis Nīkānīwin Theatre (GTNT), la seule compagnie de théâtre autochtone professionnelle de la Saskatchewan. Elle y est responsable de Circle of Voices, un programme qui initie principalement des jeunes Autochtones aux multiples facettes du théâtre. Elle les décrit comme sa principale source d’inspiration ces jours-ci : « Ils et elles me poussent à voir les choses autrement. » 

 

Kat Maclean and Indigenous youth at Beardy's Camp, Gordon Tootoosis Nīkānīwin Theatre
Kat MacLean et des jeunes autochtones au Beardy’s Camp, au Gordon Tootoosis Nīkānīwin Theatre. Photo: Jensine Emeline.

 

En retour, MacLean encourage les jeunes participant·e·s à rêver et à créer au-delà des cadres habituels du théâtre occidental ou canadien. « Le théâtre autochtone raconte des histoires depuis des temps immémoriaux », souligne-t-iel. « Il n’y a aucune raison de suivre ce que fait le théâtre occidental. Tout n’a pas besoin d’être une œuvre de réalisme social. Il y a tellement de place pour le réalisme magique, pour raconter les choses hors du temps, pour intégrer plusieurs voix… » 

Même si MacLean est bien installée à Saskatoon, elle continue de travailler partout au pays, puis ramène cette expérience professionnelle directement aux jeunes du GTNT, en leur disant : « voici ce que je viens de faire, voici ce sur quoi je travaille », et en les encourageant à voir le théâtre comme une véritable possibilité. « C’est extraordinaire de voir l’étincelle s'allumer chez les jeunes », dit-elle. 

C’est un peu comme au bon vieux temps à l’ÉNT de Montréal, à l’époque où MacLean était étudiante et apprenait auprès des pros. Sauf qu’aujourd’hui, les rôles sont inversés. La boucle est bouclée. « Prenez ce qui vous sert », dit-iel aux jeunes artistes autochtones, « et laissez derrière ce qui ne vous sert pas. C’est la manière de faire des Métis. Tresser tous les éléments ensemble. »

Vanessa Porteous

 

 


 

Kat MacLean (they/she) is a 2Spirit, Métis-Settler from Treaty 6 Territory & the Homeland of the Métis (Saskatoon, SK). Kat is an actor, storyteller, and the Artistic Associate and Coordinator of the Circle of Voices program at Gordon Tootoosis Nīkānīwin Theatre in Saskatoon. Instagram @katMacLean.

Vanessa Porteous (she/her) is a theatre artist, teaching artist, and writer based in Calgary. From 2018 to 2021 she was Jury Chair for the Siminovitch Prize.

Top Photo: “The Secret to Good Tea”, Royal Manitoba Theatre Centre (2023). Photo by Dylan Hewlett.

Perspectives émergentes: Mary-Lee Picknell

Heimat / revenir by Mary Lee Picknell

La comédienne et dramaturge Mary-Lee Picknell accepte volontiers de mener notre entretien en franglais, ce mélange typiquement canadien de nos deux langues officielles. Née, élevée et établie à Québec, Picknell est parfaitement bilingue, et bien plus encore. « J’ai toujours été passionnée par les langues », explique-t-elle. « Quand j’étais ado, je jouais au Scrabble en ligne avec des étrangers et je me faisais des amis dans des groupes de clavardage en anglais. » Elle a étudié l’anglais au secondaire et au cégep, puis l’allemand et l’espagnol, le tout avant d’intégrer le programme de jeu au Conservatoire d’art dramatique de Québec.

Le multilinguisme transparaît jusque dans son écriture. Le titre de sa première pièce produite, Heimat/Revenir, qui lui a valu le Prix littéraire de la Ville de Québec, associe le mot allemand pour « foyer » au verbe français « revenir » et place la langue au cœur de l’intrigue: quand deux inconnus dans un autobus découvrent qu’ils parlent tous deux l’allemand, l’un invite l’autre au mariage de son frère, où elle fait semblant d’être sa blonde allemande. « Ça devient leur langue secrète », explique Picknell, « …ils peuvent y passer sans être compris des autres…en plus, il n’y a pas de sous-titres pour le public, alors ils créent ainsi un monde privé qui leur est vraiment propre. »

Picknell s’intéresse tout particulièrement aux thématiques liées aux jeux et aux jeux de rôles. « Les différents rôles que nous jouons dans la vraie vie m’inspirent », dit-elle. A titre d’exemple : elle a passé un certain temps à travailler dans le centre de réadaptation où sa mère était employée, « et je voyais comment ma mère se comportait avec ses collègues, dans son milieu de travail, par rapport avec comment elle se comportait à la maison. » Cette mutabilité du caractère humain la fascine. « Quand j’étais plus jeune, on me traitait parfois de caméléon … Je pensais que ça voulait dire que je manquais de personnalité. Et aujourd’hui, je me dis : non, ça doit surement être utile à l’écriture, tu vois ? » Elle a même le mot mouvance tatoué sur sa cuisse : mouvement, influence, flux et reflux.

Tout cela est lié au métier de comédienne, estime-t-elle : un métier qu’elle exerce depuis seize ans, même si elle fait actuellement une pause pour se consacrer à l’enseignement et, bien entendu, à l’écriture, grâce à diverses commandes et à son engagement avec Les Hébertistes, la compagnie de théâtre indépendante qu’elle a cofondée avec une amie. « Quand j’écris, je joue un rôle dans ma tête. Je pense que nous jouons tous un rôle dans la vie quotidienne. Cette barista, là », dit-elle avec enthousiasme en montrant son environnement, « elle dit ses répliques : "Est-ce que vous voulez du sucre dans votre café ?" Ce sont des répliques, tu vois ? »

Picknell participe à notre entretien en ligne depuis un café à Québec, situé près du théâtre où Le Petit astronaute, pièce commandée par le Théâtre du Trident, entame sa première journée de répétitions techniques. Le spectacle comporte de nombreux éléments mobiles, au sens propre, ce qui peut représenter une source de stress pour l’équipe. Ainsi, même si, en tant que la dramaturge, elle n’anticipe pas d’être très sollicitée aujourd’hui, elle préfère rester à portée de main. Comme elle le dit : « Tout près, mais prête. » En attente.

Tout comme les trois autres récipiendaires des subventions Siminovitch pour artistes émergent.e.s décernées l’an dernier, Mary-Lee Picknell a été sélectionnée par une des finalistes 2025, en l’occurrence Anne-Marie Olivier. Cette dernière est une comédienne, metteuse en scène et directrice artistique de renom, reconnue internationalement pour ses œuvres solos à caractère documentaire. Durant sa troisième année au Conservatoire, une période marquée d’incertitude, Picknell a écrit une lettre d’admiratrice à Olivier. Au fil du temps, elles sont devenues collègues et amies. Dans le cadre d’un projet réalisé pendant la pandémie, Picknell devait lire des extraits d’œuvres d’Olivier à des auditoires au téléphone. Elle se souvient qu’Olivier elle-même s’est amenée la veille, à vélo, afin de lui remettre un exemplaire dédicacé du texte. « Elle a tellement confiance en les gens qu’elle aime », observe Picknell. «J’avais peur de ne pas être assez intelligente. Je me considère plutôt comme une personne instinctive et humaniste... [mais] elle m’a affirmé : "Non, non, tu es une autrice !" Aujourd’hui, je commence enfin à avoir un peu plus de confiance en moi-même. »

Les finalistes et artistes émergent.e.s Siminovitch sont invité.e.s à établir une collaboration structurée pendant leur année de nomination. «Alors, je lui ai demandé si elle aimerait faire un mentorat d’écriture avec moi, puis là elle est comme, "T’as-tu besoin de ça, toi?” Tu sais, Anne-Marie est tellement aimante. Mais j’étais comme, "Ben oui, tout le monde a besoin de ça." "Parfait, parfait, j’vais faire ça, j’vais faire ça, " fait que, ouais, on va prendre du temps et elle va me mentorer. » En fait, cette connexion Siminovitch a déjà eu un impact significatif. « Je suppose que la façon dont elle m’a placée à ses côtés, avec le Prix Siminovitch, était aussi une façon pour elle de me dire, toi… tu comptes », dit Picknell. « Ce qui à mon avis n’est pas rien, parce qu’elle est l’une de mes autrices et artistes préférées au Québec. »

Elle bavarde un peu de la scène théâtrale à Québec, qui est peut-être moins connue dans le reste du Canada que celle de Montréal. À l’instar de nombreux artistes de théâtre de la province, Picknell exerce son métier dans les deux villes, et ailleurs, mais a le bonheur d’être installée à Québec. « …Il y a une seule école de théâtre », explique-t-elle, « alors c’est quand même assez spécial. Nous avons presque tous eu les mêmes professeurs, la même formation. Il y a un sentiment de communauté qui est très fort. »

Comme pour illustrer ces propos, la metteuse en scène de Le Petit astronaute fait soudainement apparition dans le café, faisant signe à Picknell hors champ pour lui demander de développer une image évoquée afin de couvrir un déplacement de décor qui s’avère plus complexe que prévu. Picknell prend le temps de réfléchir. Peut-être que le personnage pourrait dire « Mon char est pogné dans la neige », et alors deux personnes pourraient accourir pour aider à pousser l’élément de décor hors scène ? Elle s’en occupera après notre entretien.

Elle ajoute : « je pense qu’elle est peut-être aussi venue dire merci d’être disponible. Voilà, » dit-elle en souriant et en se penchant vers l’avant, « Tout va bien. »

– Vanessa Porteous

 

 


 

Marie-Lee Picknell est comédienne et dramaturge basée à Québec. Sa première œuvre produite « Heimat/Revenir » a remporté le Prix littéraire de la Ville de Québec 2026. Ce texte dramatique est le premier à être nommé et récompensé dans le cadre de ce concours. Son adaptation de « Le Petit Astronaute » de Jean-Paul Eid sera présentée en première mondiale au Théâtre du Trident en avril/mai 2026. Elle développe actuellement une nouvelle pièce.

Vanessa Porteous est une artiste de théâtre, artiste-enseignante, et écrivaine basée à Calgary. Elle a été présidente du jury du Prix Siminovitch de 2018 à 2021.

Photo : « Heimat-revenir », une production du Théâtre La Bordée (2024), sur un texte de Mary-Lee Picknell. Photo de Vincent Champoux.

Emerging Perspectives: Howard Dai

2 mars 2026

« Au lieu de simplement m'acharner, j'étais plutôt un explorateur. Je parcourais chaque recoin de la carte. »

C'est ainsi que le metteur en scène Howard Dai répond à une question sur les jeux vidéo auxquels il jouait lorsqu'il était enfant. Mais il est difficile de ne pas voir un lien avec la façon dont il occupe son temps aujourd'hui, alors qu'il a atteint l'âge mûr de vingt-neuf ans. Le travail de Dai couvre de nombreux domaines. Il a conçu des œuvres multilingues intégrant la réalité augmentée, lors de résidences numériques dans des lieux tels que le PeekFest de l'Impulse Theatre, le Rumble Theatre, le PuSh Festival et le Royal Court au Royaume-Uni, et a créé des pièces radiophoniques pour enfants basées sur les fêtes chinoises, en tant que membre du Five Blessings Collective. Il a joué dans la première mondiale de Salesman in China au Stratford Festival, et travaille comme concepteur sonore, directeur technique et programmeur interactif, tout en poursuivant ses propres créations inclassables, dans et autour de la célèbre scène indépendante de Vancouver.

Et Dai n'a pas fini d'explorer. Grâce à une soubvention pour artistes émergents de la Fondation de théâtre Siminovitch, il s'est acheté un ordinateur portable suffisamment puissant pour accueillir un logiciel de conception de projections à la pointe de la technologie. Pendant son temps libre, il suit des tutoriels sur YouTube et réalise de petits projets, dans le but d'intégrer cette technique à son propre travail, mais aussi, comme il le dit lui-même, « de mettre mes compétences au service de compagnies de théâtre pour créer des choses amusantes ». Ce qui l'intéresse, c'est l'aspect interactif. Il adore l'idée « qu'un spectateur réagisse à un son, interagisse avec une œuvre d'art, fasse des choses avec elle, voie la cause et l'effet en temps réel ».

Pour quelqu'un qui s'intéresse autant à la technologie, l'intérêt de Dai pour le théâtre peut sembler surprenant à première vue. « Je ne regarde pas vraiment de films ni la télévision, dit-il, cela ne m'a jamais intéressé. Pour une raison que j'ignore, je n'ai jamais vraiment aimé l'idée de rester chez moi à regarder un film. J'ai toujours eu l'impression que je pouvais sortir et faire quelque chose de plus utile. » 

Tout semble revenir à cette idée d'interactivité. Dai souligne que tous les événements théâtraux, même les pièces conventionnelles, se caractérisent par le fait que le public se trouve dans le même espace que les acteurs, et il est évident qu'il aime que cette relation soit vivante. « Ce qui m'agace dans les spectacles, dit-il, c'est quand j'ai l'impression que je n'ai pas besoin d'être là. » Selon lui, la technologie n'est pas un mécanisme de diffusion passif et unidirectionnel, comme lorsque vous êtes allongé sur votre canapé à la maison, en train de parcourir une série d'options sur une plateforme de streaming. C'est tout le contraire. Dai pense que l'utilisation inventive de la technologie peut inciter le public à s'impliquer et à jouer. « Je crée des œuvres interactives afin que le public ait le sentiment de participer à ce qu'il vit », explique-t-il. Même lorsque le spectacle est terminé, Dai apprécie l'ambiance du théâtre : « Vous êtes immédiatement en contact avec les gens, vous pouvez partager cette énergie ensemble. Que ce soit bon ou mauvais, vous faites partie d'une communauté. »

Né au Canada, Dai a vécu à Taipei de l'âge de cinq à douze ans. Lorsqu'il est revenu à Vancouver avec sa mère, à l'adolescence, les salles de théâtre et de musique sont devenues son refuge, « non pas parce que je suis doué pour la musique, mais pour ce que cela me faisait ressentir ». En huitième année, il faisait partie de l'équipe technique étudiante pour Grease. Le soir de la dernière représentation, un professeur, percevant clairement une sorte de nostalgie en lui, l'a emmené dans la loge, lui a trouvé un costume et l'a invité à monter sur scène pour le final. Dai dit qu'avec le recul, il y a toujours eu un artiste en lui, mais que cette expérience a consolidé sa place dans la communauté théâtrale : « Si vous avez la chance de trouver des personnes avec lesquelles vous pouvez être, dit-il, restez avec elles. »

Dai qualifie son passage au programme de baccalauréat en beaux-arts, théâtre et arts de la scène de l'Université Simon Fraser d'« école de création », un lieu inspirant et stimulant où ses camarades et lui recevaient chaque semaine du matériel, des paramètres et une date limite pour créer quelque chose. De nos jours, le temps passé en studio est précieux, surtout dans une ville aussi chère que Vancouver, et Dai passe donc beaucoup de temps derrière son ordinateur portable à s'occuper de la logistique. Mais cela ne le dérange pas. « J'adore les tableurs, dit-il. Je pense que je suis très doué pour ça, je pense que les tableurs font partie intégrante de mon processus. Ainsi, lorsque j'arrive au studio, je suis prêt à créer. » Il apporte ce qu'il appelle son « kit de conception », deux sacs fourre-tout remplis d'objets tels que du fil de pêche, des cordes élastiques, des chutes de tissu et de nombreux types de ruban adhésif. Il a découvert que ces objets sont utiles à avoir sous la main lorsqu'il faut bricoler quelque chose rapidement. 

Son projet actuel s'inspire de l'extravagance et de l'effervescence des tirages au sort télévisés dont il se souvient depuis son enfance à Taïwan. Intitulé Dream Machine, il s'agit d'une installation interactive à grande échelle qui transforme les rêves et les aspirations du public en jeu. Il est fasciné par l'image des boules numérotées qui rebondissent dans le tambour, chacune représentant une possibilité, un morceau du futur hypothétique de quelqu'un. « L'une des premières choses que j'ai essayées a été de rassembler beaucoup de balles de ping-pong dans mon studio », se souvient-il. « Que pouvons-nous faire avec ? » Depuis, l'œuvre a évolué à travers plusieurs laboratoires et ateliers avec Rumble Theatre et rice & beans theatre, où Dai est artiste associé. « Chaque fois que je réalise Dream Machine, dit-il, j'ai l'impression de m'entraîner à animer une fête d'anniversaire. » Il prévoit un dernier atelier avant la fin de l'année 2026, après quoi la pièce sera prête à être produite.

Sa mentor Siminovitch, Adrienne Wong, finaliste 2025, lui apporte son soutien lors de leurs réunions mensuelles. Leur relation remonte à l'adolescence de Dai. Elle « m'a vraiment inspiré dans ma quête de création théâtrale à l'aide de la technologie », explique-t-il. En ce qui concerne cette pièce, elle continue de l'aider à « repousser les limites au-delà de ce qui est conventionnel dans la forme. Chaque fois que je crée une nouvelle œuvre, explique-t-il, j'ai l'impression d'explorer une nouvelle dramaturgie. »

Pour l'instant, il passe plus de temps sur son ordinateur portable, chez lui, dans l'appartement qu'il partage avec sa mère. La rue où ils vivent est calme par rapport à Taipei, un endroit « débordant de stimuli, que j'adore », dit-il. Mais la télévision de sa mère est généralement allumée en arrière-plan pendant qu'il travaille, et « c'est ce son qui me fait me sentir chez moi ».

Howard Dai est un acteur, écrivain, metteur en scène et artiste de théâtre taïwanais basé sur les terres non cédées appartenant aux nations xʷməθkʷəy̓əm, Skxwú7mesh et səl̓ilwətaɁɬ, connues sous le nom colonial de Vancouver. Il a été sélectionné par Adrienne Wong, finaliste du Prix Siminovitch 2025, pour un subvention pour artiste émergent de la Fondation de théâtre Siminovitch. https://howarddai.com/

Écoutez les pièces radiophoniques pour enfants de Five Blessings ici !

Howard Dai a été sélectionné comme protégé de la Fondation Siminovitch pour les arts du théâtre par Adrienne Wong, finaliste 2025.

Vanessa Porteous est artiste de théâtre, réalisatrice et autrice basée à Calgary. De 2018 à 2021, elle a été présidente du jury du Prix Siminovitch.

Photo: Salesman in China (2024) - mise en scène Jovanni Sy au Festival de Stratford – photo David Hou

Perspectives émergentes : Mayumi Ide-Bergeron

Mayumi Ide-Bergeron and cast in Mizushobai (The Water Trade), with headshot. Costume design by Mayumi Ide-Bergeron. Photo by A J Korkidakis.

Dernièrement, Mayumi Ide-Bergeron pense beaucoup à la Fée Clochette. Elle assiste la conceptrice d’accessoires Karine Cusson sur une nouvelle production de Peter Pan the Musical, et on leur a confié « la Fée Clochette », comme on appelle cette célèbre petite fée en français. Elle me raconte avoir revu tous les films de Tinkerbell faits pour la télévision – qui savait qu’il y en avait autant ? – et elle est frappée par la passion de Clochette pour le bricolage. « Elle essaie de fabriquer des choses utiles à partir d’objets aléatoires, explique-t-elle. Elle construit une voiture avec des écrous, ou elle assemble des trucs trouvés dans les déchets. » En tant que personne qui aime fabriquer des choses de ses mains depuis toujours, Ide-Bergeron se reconnaît bien là.

Ses étés d’enfance passés chez sa grand-mère à Bayfield, en Ontario, comprenaient souvent une sortie familiale au Stratford Festival tout proche, et elle attribue à une production de 2015 de Taming of the Shrew (La mégère apprivoisée) l’idée qu’elle pourrait combiner son amour des arts visuels avec le théâtre pour en faire une carrière. Après quelques années au Collège Lionel-Groulx à Sainte-Thérèse, elle est admise à l’École nationale de théâtre à Montréal. C’est là qu’elle vit aujourd’hui, travaillant, fait plutôt rare, à la fois en théâtre francophone et anglophone. Elle fait, selon ses mots, « le plus beau métier du monde » : « J’ai la chance de faire de l’artisanat et de l’art. Créer une pièce magique avec plein de nouvelles personnes? Rien de mieux. »

Les pratiques théâtrales anglophones et francophones peuvent être très différentes, jusque dans la façon de gérer les accessoires. Souvent, dans le théâtre anglophone, un seul concepteur est chargé à la fois du décor et des accessoires, alors qu’au Québec, il est plus courant que les accessoires aient leur propre concepteur attitré. « On m’a appelée pour concevoir les accessoires parce que le scénographe a dit clairement qu’il ne voulait pas s’occuper des “petites choses” », raconte Ide-Bergeron en riant. Elle conçoit aussi des décors et des costumes, mais elle a manifestement un faible pour les accessoires. Même son projet de scénographie à l’École nationale de théâtre avait un aspect très “accessoires” : à première vue, c’était une cuisine, mais remplie de détails qui se transformaient de manière inattendue – un porte-épices devenait une échelle, par exemple, et une porte de garde-manger se transformait en salle de bain. Depuis l’école, son œil pour le détail n’a fait que s’aiguiser. Elle raconte qu’elle regardait récemment une série hospitalière à la télé avec sa mère et qu’elle a remarqué que tous les classeurs dans le bureau de l’administrateur étaient vides.

Ide-Bergeron s’inspire de concepteurs multidisciplinaires comme Cédric Lord, qui dirige Le Salon Particulier à Montréal — un espace à la fois atelier de menuiserie, salle de répétition, galerie d’art et lieu de rencontre. « Mon bureau de rêve aurait un entrepôt pour les accessoires, tous les outils dont j’ai besoin, plein de tout », rêve-t-elle. « Je suis maximaliste pour les accessoires, et minimaliste pour tout le reste de ma vie. »

Ce minimalisme est sans doute influencé par son engagement envers la scénographie durable. « J’adore parler d’éco-conception », s’enthousiasme-t-elle. « Je suis une fille de la ville, mais je me sens vraiment vivante quand je suis en forêt, en randonnée. » À l’ÉNT, elle a suivi un cours avec la spécialiste des pratiques durables Anne-Catherine Lebeau, ce qui l’a menée à un emploi de chercheuse au sein de son organisme, Écoscéno, qui aide les compagnies artistiques à réduire leur empreinte environnementale. Cette expérience lui a ouvert les yeux sur les nombreux gaspillages de la production théâtrale conventionnelle, avec ses constructions à court terme, très consommatrices de ressources, souvent jetées à la fermeture du spectacle. Aujourd’hui, elle réfléchit à l’impact écologique dès le début de sa démarche : elle fait des recherches sur les matériaux durables, conçoit des structures réutilisables et fouille dans les friperies et les marchés « avec un accessoire en tête, en me demandant comment je peux faire avec ce que j’ai déjà ».

À l’avenir, Ide-Bergeron aimerait voyager pour le travail et souhaite élargir sa pratique afin d’y inclure le cirque et la danse, davantage de conception de costumes et, de manière générale, « apprendre autant de choses que possible ». Elle s’intéresse en ce moment à la fabrication du papier, une technique qu’elle compte explorer lors d’un prochain voyage au Japon. Elle y voyagera avec sa mentore Siminovitch, Sonoyo Nishikawa, qui lui a promis de la présenter à des artistes de théâtre sur place. Elles seront accompagnées d’Annick Bissonnière, Lauréate Siminovitch 2015, une autre rencontre rendue possible depuis qu’Ide-Bergeron a été nommée Protégée par Nishikawa.

Elle se réjouit à l’idée de passer plus de temps avec Nishikawa, tant au Japon que lors d’une résidence de deux semaines à Banff cet automne, offerte par la Fondation Siminovitch en partenariat avec le Centre national des Arts et le Banff Centre for Arts and Creativity. Elle se souvient : « Je me rappelle avoir vu son nom dans les crédits d’un spectacle auquel j’avais été engagée, et m’être dit : ça sonne japonais – j’étais super excitée. Elle habitait sur mon chemin du retour du théâtre ; je la ramenais parfois chez elle, et on avait l’occasion de discuter. Quand j’ai appris qu’elle était nommée, j’étais vraiment ravie pour elle, mais je n’ai jamais pensé qu’elle me choisirait. Maintenant, je suis beaucoup moins gênée de la contacter. On est allées voir quelques spectacles ensemble, et maintenant on planifie notre voyage. »

Les gens sont une grande part de ce qu’Ide-Bergeron aime dans le théâtre. Lorsqu’on lui demande comment ses collaborateurs pourraient la décrire, elle revient à Clochette. « Je suis bonne pour résoudre des problèmes avec les moyens que j’ai, » réfléchit-elle, « mais j’aime apprendre de nouvelles choses. Je bricole tout le temps. »

Mayumi Ide-Bergeron a été choisie comme Protégée de la Fondation de théâtre Siminovitch par la Lauréate 2024, Sonoyo Nishikawa.

Vanessa Porteous est artiste de théâtre, réalisatrice et autrice basée à Calgary. De 2018 à 2021, elle a été présidente du jury du Prix Siminovitch.

Mizushōbai (The Water Trade) at the Segal Centre Studio Space
Photo : A J Korkidakis

Playwright: Julie Tamiko Manning
Director: Yvette Nolan
Set Designer: Jawong Kang
Costume Designer: Mayumi Ide-Bergeron
Lighting Designer: Zoë Roux
Sound & Composition: Christine Lee
Graphic Design: A J Korkidakis

Cast: Yoshie Bancroft, Hanako Brierley, Brenda Kamino, Katelyn Morishita, Dawn Obokata