La comédienne et dramaturge Mary-Lee Picknell accepte volontiers de mener notre entretien en franglais, ce mélange typiquement canadien de nos deux langues officielles. Née, élevée et établie à Québec, Picknell est parfaitement bilingue, et bien plus encore. « J’ai toujours été passionnée par les langues », explique-t-elle. « Quand j’étais ado, je jouais au Scrabble en ligne avec des étrangers et je me faisais des amis dans des groupes de clavardage en anglais. » Elle a étudié l’anglais au secondaire et au cégep, puis l’allemand et l’espagnol, le tout avant d’intégrer le programme de jeu au Conservatoire d’art dramatique de Québec.
Le multilinguisme transparaît jusque dans son écriture. Le titre de sa première pièce produite, Heimat/Revenir, qui lui a valu le Prix littéraire de la Ville de Québec, associe le mot allemand pour « foyer » au verbe français « revenir » et place la langue au cœur de l’intrigue: quand deux inconnus dans un autobus découvrent qu’ils parlent tous deux l’allemand, l’un invite l’autre au mariage de son frère, où elle fait semblant d’être sa blonde allemande. « Ça devient leur langue secrète », explique Picknell, « …ils peuvent y passer sans être compris des autres…en plus, il n’y a pas de sous-titres pour le public, alors ils créent ainsi un monde privé qui leur est vraiment propre. »
Picknell s’intéresse tout particulièrement aux thématiques liées aux jeux et aux jeux de rôles. « Les différents rôles que nous jouons dans la vraie vie m’inspirent », dit-elle. A titre d’exemple : elle a passé un certain temps à travailler dans le centre de réadaptation où sa mère était employée, « et je voyais comment ma mère se comportait avec ses collègues, dans son milieu de travail, par rapport avec comment elle se comportait à la maison. » Cette mutabilité du caractère humain la fascine. « Quand j’étais plus jeune, on me traitait parfois de caméléon … Je pensais que ça voulait dire que je manquais de personnalité. Et aujourd’hui, je me dis : non, ça doit surement être utile à l’écriture, tu vois ? » Elle a même le mot mouvance tatoué sur sa cuisse : mouvement, influence, flux et reflux.
Tout cela est lié au métier de comédienne, estime-t-elle : un métier qu’elle exerce depuis seize ans, même si elle fait actuellement une pause pour se consacrer à l’enseignement et, bien entendu, à l’écriture, grâce à diverses commandes et à son engagement avec Les Hébertistes, la compagnie de théâtre indépendante qu’elle a cofondée avec une amie. « Quand j’écris, je joue un rôle dans ma tête. Je pense que nous jouons tous un rôle dans la vie quotidienne. Cette barista, là », dit-elle avec enthousiasme en montrant son environnement, « elle dit ses répliques : "Est-ce que vous voulez du sucre dans votre café ?" Ce sont des répliques, tu vois ? »
Picknell participe à notre entretien en ligne depuis un café à Québec, situé près du théâtre où Le Petit astronaute, pièce commandée par le Théâtre du Trident, entame sa première journée de répétitions techniques. Le spectacle comporte de nombreux éléments mobiles, au sens propre, ce qui peut représenter une source de stress pour l’équipe. Ainsi, même si, en tant que la dramaturge, elle n’anticipe pas d’être très sollicitée aujourd’hui, elle préfère rester à portée de main. Comme elle le dit : « Tout près, mais prête. » En attente.
Tout comme les trois autres récipiendaires des subventions Siminovitch pour artistes émergent.e.s décernées l’an dernier, Mary-Lee Picknell a été sélectionnée par une des finalistes 2025, en l’occurrence Anne-Marie Olivier. Cette dernière est une comédienne, metteuse en scène et directrice artistique de renom, reconnue internationalement pour ses œuvres solos à caractère documentaire. Durant sa troisième année au Conservatoire, une période marquée d’incertitude, Picknell a écrit une lettre d’admiratrice à Olivier. Au fil du temps, elles sont devenues collègues et amies. Dans le cadre d’un projet réalisé pendant la pandémie, Picknell devait lire des extraits d’œuvres d’Olivier à des auditoires au téléphone. Elle se souvient qu’Olivier elle-même s’est amenée la veille, à vélo, afin de lui remettre un exemplaire dédicacé du texte. « Elle a tellement confiance en les gens qu’elle aime », observe Picknell. «J’avais peur de ne pas être assez intelligente. Je me considère plutôt comme une personne instinctive et humaniste... [mais] elle m’a affirmé : "Non, non, tu es une autrice !" Aujourd’hui, je commence enfin à avoir un peu plus de confiance en moi-même. »
Les finalistes et artistes émergent.e.s Siminovitch sont invité.e.s à établir une collaboration structurée pendant leur année de nomination. «Alors, je lui ai demandé si elle aimerait faire un mentorat d’écriture avec moi, puis là elle est comme, "T’as-tu besoin de ça, toi?” Tu sais, Anne-Marie est tellement aimante. Mais j’étais comme, "Ben oui, tout le monde a besoin de ça." "Parfait, parfait, j’vais faire ça, j’vais faire ça, " fait que, ouais, on va prendre du temps et elle va me mentorer. » En fait, cette connexion Siminovitch a déjà eu un impact significatif. « Je suppose que la façon dont elle m’a placée à ses côtés, avec le Prix Siminovitch, était aussi une façon pour elle de me dire, toi… tu comptes », dit Picknell. « Ce qui à mon avis n’est pas rien, parce qu’elle est l’une de mes autrices et artistes préférées au Québec. »
Elle bavarde un peu de la scène théâtrale à Québec, qui est peut-être moins connue dans le reste du Canada que celle de Montréal. À l’instar de nombreux artistes de théâtre de la province, Picknell exerce son métier dans les deux villes, et ailleurs, mais a le bonheur d’être installée à Québec. « …Il y a une seule école de théâtre », explique-t-elle, « alors c’est quand même assez spécial. Nous avons presque tous eu les mêmes professeurs, la même formation. Il y a un sentiment de communauté qui est très fort. »
Comme pour illustrer ces propos, la metteuse en scène de Le Petit astronaute fait soudainement apparition dans le café, faisant signe à Picknell hors champ pour lui demander de développer une image évoquée afin de couvrir un déplacement de décor qui s’avère plus complexe que prévu. Picknell prend le temps de réfléchir. Peut-être que le personnage pourrait dire « Mon char est pogné dans la neige », et alors deux personnes pourraient accourir pour aider à pousser l’élément de décor hors scène ? Elle s’en occupera après notre entretien.
Elle ajoute : « je pense qu’elle est peut-être aussi venue dire merci d’être disponible. Voilà, » dit-elle en souriant et en se penchant vers l’avant, « Tout va bien. »
– Vanessa Porteous
Marie-Lee Picknell est comédienne et dramaturge basée à Québec. Sa première œuvre produite « Heimat/Revenir » a remporté le Prix littéraire de la Ville de Québec 2026. Ce texte dramatique est le premier à être nommé et récompensé dans le cadre de ce concours. Son adaptation de « Le Petit Astronaute » de Jean-Paul Eid sera présentée en première mondiale au Théâtre du Trident en avril/mai 2026. Elle développe actuellement une nouvelle pièce.
Vanessa Porteous est une artiste de théâtre, artiste-enseignante, et écrivaine basée à Calgary. Elle a été présidente du jury du Prix Siminovitch de 2018 à 2021.
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Photo : « Heimat-revenir », une production du Théâtre La Bordée (2024), sur un texte de Mary-Lee Picknell. Photo de Vincent Champoux.



