Perspectives émergentes: Mary-Lee Picknell

Heimat / revenir by Mary Lee Picknell

La comédienne et dramaturge Mary-Lee Picknell accepte volontiers de mener notre entretien en franglais, ce mélange typiquement canadien de nos deux langues officielles. Née, élevée et établie à Québec, Picknell est parfaitement bilingue, et bien plus encore. « J’ai toujours été passionnée par les langues », explique-t-elle. « Quand j’étais ado, je jouais au Scrabble en ligne avec des étrangers et je me faisais des amis dans des groupes de clavardage en anglais. » Elle a étudié l’anglais au secondaire et au cégep, puis l’allemand et l’espagnol, le tout avant d’intégrer le programme de jeu au Conservatoire d’art dramatique de Québec.

Le multilinguisme transparaît jusque dans son écriture. Le titre de sa première pièce produite, Heimat/Revenir, qui lui a valu le Prix littéraire de la Ville de Québec, associe le mot allemand pour « foyer » au verbe français « revenir » et place la langue au cœur de l’intrigue: quand deux inconnus dans un autobus découvrent qu’ils parlent tous deux l’allemand, l’un invite l’autre au mariage de son frère, où elle fait semblant d’être sa blonde allemande. « Ça devient leur langue secrète », explique Picknell, « …ils peuvent y passer sans être compris des autres…en plus, il n’y a pas de sous-titres pour le public, alors ils créent ainsi un monde privé qui leur est vraiment propre. »

Picknell s’intéresse tout particulièrement aux thématiques liées aux jeux et aux jeux de rôles. « Les différents rôles que nous jouons dans la vraie vie m’inspirent », dit-elle. A titre d’exemple : elle a passé un certain temps à travailler dans le centre de réadaptation où sa mère était employée, « et je voyais comment ma mère se comportait avec ses collègues, dans son milieu de travail, par rapport avec comment elle se comportait à la maison. » Cette mutabilité du caractère humain la fascine. « Quand j’étais plus jeune, on me traitait parfois de caméléon … Je pensais que ça voulait dire que je manquais de personnalité. Et aujourd’hui, je me dis : non, ça doit surement être utile à l’écriture, tu vois ? » Elle a même le mot mouvance tatoué sur sa cuisse : mouvement, influence, flux et reflux.

Tout cela est lié au métier de comédienne, estime-t-elle : un métier qu’elle exerce depuis seize ans, même si elle fait actuellement une pause pour se consacrer à l’enseignement et, bien entendu, à l’écriture, grâce à diverses commandes et à son engagement avec Les Hébertistes, la compagnie de théâtre indépendante qu’elle a cofondée avec une amie. « Quand j’écris, je joue un rôle dans ma tête. Je pense que nous jouons tous un rôle dans la vie quotidienne. Cette barista, là », dit-elle avec enthousiasme en montrant son environnement, « elle dit ses répliques : "Est-ce que vous voulez du sucre dans votre café ?" Ce sont des répliques, tu vois ? »

Picknell participe à notre entretien en ligne depuis un café à Québec, situé près du théâtre où Le Petit astronaute, pièce commandée par le Théâtre du Trident, entame sa première journée de répétitions techniques. Le spectacle comporte de nombreux éléments mobiles, au sens propre, ce qui peut représenter une source de stress pour l’équipe. Ainsi, même si, en tant que la dramaturge, elle n’anticipe pas d’être très sollicitée aujourd’hui, elle préfère rester à portée de main. Comme elle le dit : « Tout près, mais prête. » En attente.

Tout comme les trois autres récipiendaires des subventions Siminovitch pour artistes émergent.e.s décernées l’an dernier, Mary-Lee Picknell a été sélectionnée par une des finalistes 2025, en l’occurrence Anne-Marie Olivier. Cette dernière est une comédienne, metteuse en scène et directrice artistique de renom, reconnue internationalement pour ses œuvres solos à caractère documentaire. Durant sa troisième année au Conservatoire, une période marquée d’incertitude, Picknell a écrit une lettre d’admiratrice à Olivier. Au fil du temps, elles sont devenues collègues et amies. Dans le cadre d’un projet réalisé pendant la pandémie, Picknell devait lire des extraits d’œuvres d’Olivier à des auditoires au téléphone. Elle se souvient qu’Olivier elle-même s’est amenée la veille, à vélo, afin de lui remettre un exemplaire dédicacé du texte. « Elle a tellement confiance en les gens qu’elle aime », observe Picknell. «J’avais peur de ne pas être assez intelligente. Je me considère plutôt comme une personne instinctive et humaniste... [mais] elle m’a affirmé : "Non, non, tu es une autrice !" Aujourd’hui, je commence enfin à avoir un peu plus de confiance en moi-même. »

Les finalistes et artistes émergent.e.s Siminovitch sont invité.e.s à établir une collaboration structurée pendant leur année de nomination. «Alors, je lui ai demandé si elle aimerait faire un mentorat d’écriture avec moi, puis là elle est comme, "T’as-tu besoin de ça, toi?” Tu sais, Anne-Marie est tellement aimante. Mais j’étais comme, "Ben oui, tout le monde a besoin de ça." "Parfait, parfait, j’vais faire ça, j’vais faire ça, " fait que, ouais, on va prendre du temps et elle va me mentorer. » En fait, cette connexion Siminovitch a déjà eu un impact significatif. « Je suppose que la façon dont elle m’a placée à ses côtés, avec le Prix Siminovitch, était aussi une façon pour elle de me dire, toi… tu comptes », dit Picknell. « Ce qui à mon avis n’est pas rien, parce qu’elle est l’une de mes autrices et artistes préférées au Québec. »

Elle bavarde un peu de la scène théâtrale à Québec, qui est peut-être moins connue dans le reste du Canada que celle de Montréal. À l’instar de nombreux artistes de théâtre de la province, Picknell exerce son métier dans les deux villes, et ailleurs, mais a le bonheur d’être installée à Québec. « …Il y a une seule école de théâtre », explique-t-elle, « alors c’est quand même assez spécial. Nous avons presque tous eu les mêmes professeurs, la même formation. Il y a un sentiment de communauté qui est très fort. »

Comme pour illustrer ces propos, la metteuse en scène de Le Petit astronaute fait soudainement apparition dans le café, faisant signe à Picknell hors champ pour lui demander de développer une image évoquée afin de couvrir un déplacement de décor qui s’avère plus complexe que prévu. Picknell prend le temps de réfléchir. Peut-être que le personnage pourrait dire « Mon char est pogné dans la neige », et alors deux personnes pourraient accourir pour aider à pousser l’élément de décor hors scène ? Elle s’en occupera après notre entretien.

Elle ajoute : « je pense qu’elle est peut-être aussi venue dire merci d’être disponible. Voilà, » dit-elle en souriant et en se penchant vers l’avant, « Tout va bien. »

– Vanessa Porteous

 

 


 

Marie-Lee Picknell est comédienne et dramaturge basée à Québec. Sa première œuvre produite « Heimat/Revenir » a remporté le Prix littéraire de la Ville de Québec 2026. Ce texte dramatique est le premier à être nommé et récompensé dans le cadre de ce concours. Son adaptation de « Le Petit Astronaute » de Jean-Paul Eid sera présentée en première mondiale au Théâtre du Trident en avril/mai 2026. Elle développe actuellement une nouvelle pièce.

Vanessa Porteous est une artiste de théâtre, artiste-enseignante, et écrivaine basée à Calgary. Elle a été présidente du jury du Prix Siminovitch de 2018 à 2021.

Photo : « Heimat-revenir », une production du Théâtre La Bordée (2024), sur un texte de Mary-Lee Picknell. Photo de Vincent Champoux.

Emerging Perspectives: Howard Dai

2 mars 2026

« Au lieu de simplement m'acharner, j'étais plutôt un explorateur. Je parcourais chaque recoin de la carte. »

C'est ainsi que le metteur en scène Howard Dai répond à une question sur les jeux vidéo auxquels il jouait lorsqu'il était enfant. Mais il est difficile de ne pas voir un lien avec la façon dont il occupe son temps aujourd'hui, alors qu'il a atteint l'âge mûr de vingt-neuf ans. Le travail de Dai couvre de nombreux domaines. Il a conçu des œuvres multilingues intégrant la réalité augmentée, lors de résidences numériques dans des lieux tels que le PeekFest de l'Impulse Theatre, le Rumble Theatre, le PuSh Festival et le Royal Court au Royaume-Uni, et a créé des pièces radiophoniques pour enfants basées sur les fêtes chinoises, en tant que membre du Five Blessings Collective. Il a joué dans la première mondiale de Salesman in China au Stratford Festival, et travaille comme concepteur sonore, directeur technique et programmeur interactif, tout en poursuivant ses propres créations inclassables, dans et autour de la célèbre scène indépendante de Vancouver.

Et Dai n'a pas fini d'explorer. Grâce à une soubvention pour artistes émergents de la Fondation de théâtre Siminovitch, il s'est acheté un ordinateur portable suffisamment puissant pour accueillir un logiciel de conception de projections à la pointe de la technologie. Pendant son temps libre, il suit des tutoriels sur YouTube et réalise de petits projets, dans le but d'intégrer cette technique à son propre travail, mais aussi, comme il le dit lui-même, « de mettre mes compétences au service de compagnies de théâtre pour créer des choses amusantes ». Ce qui l'intéresse, c'est l'aspect interactif. Il adore l'idée « qu'un spectateur réagisse à un son, interagisse avec une œuvre d'art, fasse des choses avec elle, voie la cause et l'effet en temps réel ».

Pour quelqu'un qui s'intéresse autant à la technologie, l'intérêt de Dai pour le théâtre peut sembler surprenant à première vue. « Je ne regarde pas vraiment de films ni la télévision, dit-il, cela ne m'a jamais intéressé. Pour une raison que j'ignore, je n'ai jamais vraiment aimé l'idée de rester chez moi à regarder un film. J'ai toujours eu l'impression que je pouvais sortir et faire quelque chose de plus utile. » 

Tout semble revenir à cette idée d'interactivité. Dai souligne que tous les événements théâtraux, même les pièces conventionnelles, se caractérisent par le fait que le public se trouve dans le même espace que les acteurs, et il est évident qu'il aime que cette relation soit vivante. « Ce qui m'agace dans les spectacles, dit-il, c'est quand j'ai l'impression que je n'ai pas besoin d'être là. » Selon lui, la technologie n'est pas un mécanisme de diffusion passif et unidirectionnel, comme lorsque vous êtes allongé sur votre canapé à la maison, en train de parcourir une série d'options sur une plateforme de streaming. C'est tout le contraire. Dai pense que l'utilisation inventive de la technologie peut inciter le public à s'impliquer et à jouer. « Je crée des œuvres interactives afin que le public ait le sentiment de participer à ce qu'il vit », explique-t-il. Même lorsque le spectacle est terminé, Dai apprécie l'ambiance du théâtre : « Vous êtes immédiatement en contact avec les gens, vous pouvez partager cette énergie ensemble. Que ce soit bon ou mauvais, vous faites partie d'une communauté. »

Né au Canada, Dai a vécu à Taipei de l'âge de cinq à douze ans. Lorsqu'il est revenu à Vancouver avec sa mère, à l'adolescence, les salles de théâtre et de musique sont devenues son refuge, « non pas parce que je suis doué pour la musique, mais pour ce que cela me faisait ressentir ». En huitième année, il faisait partie de l'équipe technique étudiante pour Grease. Le soir de la dernière représentation, un professeur, percevant clairement une sorte de nostalgie en lui, l'a emmené dans la loge, lui a trouvé un costume et l'a invité à monter sur scène pour le final. Dai dit qu'avec le recul, il y a toujours eu un artiste en lui, mais que cette expérience a consolidé sa place dans la communauté théâtrale : « Si vous avez la chance de trouver des personnes avec lesquelles vous pouvez être, dit-il, restez avec elles. »

Dai qualifie son passage au programme de baccalauréat en beaux-arts, théâtre et arts de la scène de l'Université Simon Fraser d'« école de création », un lieu inspirant et stimulant où ses camarades et lui recevaient chaque semaine du matériel, des paramètres et une date limite pour créer quelque chose. De nos jours, le temps passé en studio est précieux, surtout dans une ville aussi chère que Vancouver, et Dai passe donc beaucoup de temps derrière son ordinateur portable à s'occuper de la logistique. Mais cela ne le dérange pas. « J'adore les tableurs, dit-il. Je pense que je suis très doué pour ça, je pense que les tableurs font partie intégrante de mon processus. Ainsi, lorsque j'arrive au studio, je suis prêt à créer. » Il apporte ce qu'il appelle son « kit de conception », deux sacs fourre-tout remplis d'objets tels que du fil de pêche, des cordes élastiques, des chutes de tissu et de nombreux types de ruban adhésif. Il a découvert que ces objets sont utiles à avoir sous la main lorsqu'il faut bricoler quelque chose rapidement. 

Son projet actuel s'inspire de l'extravagance et de l'effervescence des tirages au sort télévisés dont il se souvient depuis son enfance à Taïwan. Intitulé Dream Machine, il s'agit d'une installation interactive à grande échelle qui transforme les rêves et les aspirations du public en jeu. Il est fasciné par l'image des boules numérotées qui rebondissent dans le tambour, chacune représentant une possibilité, un morceau du futur hypothétique de quelqu'un. « L'une des premières choses que j'ai essayées a été de rassembler beaucoup de balles de ping-pong dans mon studio », se souvient-il. « Que pouvons-nous faire avec ? » Depuis, l'œuvre a évolué à travers plusieurs laboratoires et ateliers avec Rumble Theatre et rice & beans theatre, où Dai est artiste associé. « Chaque fois que je réalise Dream Machine, dit-il, j'ai l'impression de m'entraîner à animer une fête d'anniversaire. » Il prévoit un dernier atelier avant la fin de l'année 2026, après quoi la pièce sera prête à être produite.

Sa mentor Siminovitch, Adrienne Wong, finaliste 2025, lui apporte son soutien lors de leurs réunions mensuelles. Leur relation remonte à l'adolescence de Dai. Elle « m'a vraiment inspiré dans ma quête de création théâtrale à l'aide de la technologie », explique-t-il. En ce qui concerne cette pièce, elle continue de l'aider à « repousser les limites au-delà de ce qui est conventionnel dans la forme. Chaque fois que je crée une nouvelle œuvre, explique-t-il, j'ai l'impression d'explorer une nouvelle dramaturgie. »

Pour l'instant, il passe plus de temps sur son ordinateur portable, chez lui, dans l'appartement qu'il partage avec sa mère. La rue où ils vivent est calme par rapport à Taipei, un endroit « débordant de stimuli, que j'adore », dit-il. Mais la télévision de sa mère est généralement allumée en arrière-plan pendant qu'il travaille, et « c'est ce son qui me fait me sentir chez moi ».

Howard Dai est un acteur, écrivain, metteur en scène et artiste de théâtre taïwanais basé sur les terres non cédées appartenant aux nations xʷməθkʷəy̓əm, Skxwú7mesh et səl̓ilwətaɁɬ, connues sous le nom colonial de Vancouver. Il a été sélectionné par Adrienne Wong, finaliste du Prix Siminovitch 2025, pour un subvention pour artiste émergent de la Fondation de théâtre Siminovitch. https://howarddai.com/

Écoutez les pièces radiophoniques pour enfants de Five Blessings ici !

Howard Dai a été sélectionné comme protégé de la Fondation Siminovitch pour les arts du théâtre par Adrienne Wong, finaliste 2025.

Vanessa Porteous est artiste de théâtre, réalisatrice et autrice basée à Calgary. De 2018 à 2021, elle a été présidente du jury du Prix Siminovitch.

Photo: Salesman in China (2024) - mise en scène Jovanni Sy au Festival de Stratford – photo David Hou

Perspectives émergentes : Mayumi Ide-Bergeron

Mayumi Ide-Bergeron and cast in Mizushobai (The Water Trade), with headshot. Costume design by Mayumi Ide-Bergeron. Photo by A J Korkidakis.

Dernièrement, Mayumi Ide-Bergeron pense beaucoup à la Fée Clochette. Elle assiste la conceptrice d’accessoires Karine Cusson sur une nouvelle production de Peter Pan the Musical, et on leur a confié « la Fée Clochette », comme on appelle cette célèbre petite fée en français. Elle me raconte avoir revu tous les films de Tinkerbell faits pour la télévision – qui savait qu’il y en avait autant ? – et elle est frappée par la passion de Clochette pour le bricolage. « Elle essaie de fabriquer des choses utiles à partir d’objets aléatoires, explique-t-elle. Elle construit une voiture avec des écrous, ou elle assemble des trucs trouvés dans les déchets. » En tant que personne qui aime fabriquer des choses de ses mains depuis toujours, Ide-Bergeron se reconnaît bien là.

Ses étés d’enfance passés chez sa grand-mère à Bayfield, en Ontario, comprenaient souvent une sortie familiale au Stratford Festival tout proche, et elle attribue à une production de 2015 de Taming of the Shrew (La mégère apprivoisée) l’idée qu’elle pourrait combiner son amour des arts visuels avec le théâtre pour en faire une carrière. Après quelques années au Collège Lionel-Groulx à Sainte-Thérèse, elle est admise à l’École nationale de théâtre à Montréal. C’est là qu’elle vit aujourd’hui, travaillant, fait plutôt rare, à la fois en théâtre francophone et anglophone. Elle fait, selon ses mots, « le plus beau métier du monde » : « J’ai la chance de faire de l’artisanat et de l’art. Créer une pièce magique avec plein de nouvelles personnes? Rien de mieux. »

Les pratiques théâtrales anglophones et francophones peuvent être très différentes, jusque dans la façon de gérer les accessoires. Souvent, dans le théâtre anglophone, un seul concepteur est chargé à la fois du décor et des accessoires, alors qu’au Québec, il est plus courant que les accessoires aient leur propre concepteur attitré. « On m’a appelée pour concevoir les accessoires parce que le scénographe a dit clairement qu’il ne voulait pas s’occuper des “petites choses” », raconte Ide-Bergeron en riant. Elle conçoit aussi des décors et des costumes, mais elle a manifestement un faible pour les accessoires. Même son projet de scénographie à l’École nationale de théâtre avait un aspect très “accessoires” : à première vue, c’était une cuisine, mais remplie de détails qui se transformaient de manière inattendue – un porte-épices devenait une échelle, par exemple, et une porte de garde-manger se transformait en salle de bain. Depuis l’école, son œil pour le détail n’a fait que s’aiguiser. Elle raconte qu’elle regardait récemment une série hospitalière à la télé avec sa mère et qu’elle a remarqué que tous les classeurs dans le bureau de l’administrateur étaient vides.

Ide-Bergeron s’inspire de concepteurs multidisciplinaires comme Cédric Lord, qui dirige Le Salon Particulier à Montréal — un espace à la fois atelier de menuiserie, salle de répétition, galerie d’art et lieu de rencontre. « Mon bureau de rêve aurait un entrepôt pour les accessoires, tous les outils dont j’ai besoin, plein de tout », rêve-t-elle. « Je suis maximaliste pour les accessoires, et minimaliste pour tout le reste de ma vie. »

Ce minimalisme est sans doute influencé par son engagement envers la scénographie durable. « J’adore parler d’éco-conception », s’enthousiasme-t-elle. « Je suis une fille de la ville, mais je me sens vraiment vivante quand je suis en forêt, en randonnée. » À l’ÉNT, elle a suivi un cours avec la spécialiste des pratiques durables Anne-Catherine Lebeau, ce qui l’a menée à un emploi de chercheuse au sein de son organisme, Écoscéno, qui aide les compagnies artistiques à réduire leur empreinte environnementale. Cette expérience lui a ouvert les yeux sur les nombreux gaspillages de la production théâtrale conventionnelle, avec ses constructions à court terme, très consommatrices de ressources, souvent jetées à la fermeture du spectacle. Aujourd’hui, elle réfléchit à l’impact écologique dès le début de sa démarche : elle fait des recherches sur les matériaux durables, conçoit des structures réutilisables et fouille dans les friperies et les marchés « avec un accessoire en tête, en me demandant comment je peux faire avec ce que j’ai déjà ».

À l’avenir, Ide-Bergeron aimerait voyager pour le travail et souhaite élargir sa pratique afin d’y inclure le cirque et la danse, davantage de conception de costumes et, de manière générale, « apprendre autant de choses que possible ». Elle s’intéresse en ce moment à la fabrication du papier, une technique qu’elle compte explorer lors d’un prochain voyage au Japon. Elle y voyagera avec sa mentore Siminovitch, Sonoyo Nishikawa, qui lui a promis de la présenter à des artistes de théâtre sur place. Elles seront accompagnées d’Annick Bissonnière, Lauréate Siminovitch 2015, une autre rencontre rendue possible depuis qu’Ide-Bergeron a été nommée Protégée par Nishikawa.

Elle se réjouit à l’idée de passer plus de temps avec Nishikawa, tant au Japon que lors d’une résidence de deux semaines à Banff cet automne, offerte par la Fondation Siminovitch en partenariat avec le Centre national des Arts et le Banff Centre for Arts and Creativity. Elle se souvient : « Je me rappelle avoir vu son nom dans les crédits d’un spectacle auquel j’avais été engagée, et m’être dit : ça sonne japonais – j’étais super excitée. Elle habitait sur mon chemin du retour du théâtre ; je la ramenais parfois chez elle, et on avait l’occasion de discuter. Quand j’ai appris qu’elle était nommée, j’étais vraiment ravie pour elle, mais je n’ai jamais pensé qu’elle me choisirait. Maintenant, je suis beaucoup moins gênée de la contacter. On est allées voir quelques spectacles ensemble, et maintenant on planifie notre voyage. »

Les gens sont une grande part de ce qu’Ide-Bergeron aime dans le théâtre. Lorsqu’on lui demande comment ses collaborateurs pourraient la décrire, elle revient à Clochette. « Je suis bonne pour résoudre des problèmes avec les moyens que j’ai, » réfléchit-elle, « mais j’aime apprendre de nouvelles choses. Je bricole tout le temps. »

Mayumi Ide-Bergeron a été choisie comme Protégée de la Fondation de théâtre Siminovitch par la Lauréate 2024, Sonoyo Nishikawa.

Vanessa Porteous est artiste de théâtre, réalisatrice et autrice basée à Calgary. De 2018 à 2021, elle a été présidente du jury du Prix Siminovitch.

Mizushōbai (The Water Trade) at the Segal Centre Studio Space
Photo : A J Korkidakis

Playwright: Julie Tamiko Manning
Director: Yvette Nolan
Set Designer: Jawong Kang
Costume Designer: Mayumi Ide-Bergeron
Lighting Designer: Zoë Roux
Sound & Composition: Christine Lee
Graphic Design: A J Korkidakis

Cast: Yoshie Bancroft, Hanako Brierley, Brenda Kamino, Katelyn Morishita, Dawn Obokata

Perspectives émergentes : Hina Nishioka

Actors perform in a neon-lit nightclub-inspired set during Measure for Measure at Bard on the Beach Studio Theatre (2024), featuring performers in eclectic costumes with a live DJ and surreal props. Photo by Tim Matheson.

L’océan Pacifique est bien loin pour Hina Nishioka.

Aspirante danseuse de ballet au Japon, étudiante à l’Université de Victoria où une blessure au genou l’oriente vers le théâtre, membre de l’équipage d’un navire de croisière où elle découvre les projecteurs mobiles pour la première fois — et aujourd’hui, professionnelle de l’éclairage vivant à Vancouver — Hina Nishioka a toujours trouvé paix et joie près de l’océan. Mais cet été, c’est sur les rives du lac Ontario qu’elle pose ses valises, en tant qu’assistante conceptrice d’éclairage au prestigieux Festival Shaw. Pas une baleine en vue.

Cela dit, c’est une belle occasion — absorber les enseignements de concepteurs lumière renommés comme Bonnie Beecher et Kevin Lamotte. Apprendre, par exemple, à dialoguer avec les metteurs en scène, ou à “faire confiance au processus et avancer. Le détail viendra”, comme le dit Nishioka en citant Lamotte avec admiration.

Nishioka pense beaucoup à la lumière. À son arrivée au Canada, elle se souvient avoir tâtonné dans les intérieurs, cherchant plus de clarté. “Au Japon,” dit-elle, “on a des plafonniers dans toutes les pièces.” Son intérêt englobe les concerts rock, la danse, le cinéma, les événements commerciaux, ainsi que le théâtre. “La conception lumière, c’est presque comme être DJ pour la musique,” s’émerveille-t-elle, en repensant à son stage auprès de la conceptrice Gigi Pedron, qui tourne avec Queens of the Stone Age. “Ça transforme la musique, c’est certain.”

La conception lumière peut sembler mystérieuse, même pour les initiés du théâtre, qui aperçoivent parfois le ou la conceptrice pour la première fois lors d’une répétition générale, griffonnant des schémas ésotériques sur une tablette. Après avoir accroché — parfois — des centaines de projecteurs avec l’équipe technique, le véritable travail artistique commence. Le ou la conceptrice travaille souvent tard dans la nuit, sélectionnant les instruments nécessaires à chaque top, réglant l’intensité et les fondus, mélangeant les couleurs sur une palette numérique, et programmant des mouvements complexes en direct. C’est un processus à la fois hautement technique et soumis à une forte pression temporelle — mais aussi instinctif et spontané, une manière de peindre l’histoire du spectacle avec la lumière.

La lumière soutient le récit de multiples façons, explique Nishioka. Elle peut être réaliste, nous faisant passer d’une pièce baignée de soleil à une clairière éclairée par la lune. Ou bien elle peut plonger dans la métaphore, utilisant la couleur saturée, le rythme et le contraste pour élever un moment au-delà du temps présent. Dernièrement, Nishioka explore la théorie des couleurs, en particulier l’effet émotionnel des teintes. Elle étudie l’aquarelle pour ses infinies variations de nuances, de tons et de valeurs, et observe aussi comment la lumière est utilisée de façon compositionnelle dans les tableaux figuratifs. Une lumière vive peut mettre en valeur un personnage central, a-t-elle remarqué, mais quelqu’un à l’arrière-plan peut aussi être subtilement éclairé. “Et je ne veux pas perdre ce personnage en arrière-plan,” dit-elle, “car il pourrait devenir important dans une scène suivante. J’essaie d’éclairer tout le monde !” Elle rit. “Mais de façons différentes…”

Ce que Nishioka préfère dans le travail théâtral, ce sont les conversations, “voir les répétitions et écouter en cachette.” Peut-être en raison de son passé en danse, le rythme est crucial pour elle. Rien n’est plus satisfaisant qu’un top qui se termine exactement sur le mot visé.

En tant qu’artiste en début de carrière, Nishioka connaît bien l’incertitude financière. L’année de sa diplomation, la pandémie a mis fin aux spectacles en direct pendant deux saisons. Elle s’est tournée vers le cinéma et la télévision, et continue de travailler comme programmeuse dans les médias, la musique live, et plus récemment les événements corporatifs, pour compenser les faibles revenus du théâtre. Travailler à la fois comme programmeuse et conceptrice à travers autant de médiums lui donne une perspective unique — et un avantage. “J’ai plus de connaissances technologiques pour aider les concepteurs, et moi-même,” explique-t-elle, “à atteindre ce que je veux faire en conception lumière, avec des séquences complexes.”

Nishioka rêve un jour d’éclairer un ballet classique. Après tout, c’est par là qu’elle a commencé — et maintenant qu’elle a développé un regard de conceptrice et une sensibilité à la narration, nourrie par toutes ces conversations théâtrales — “j’adorerais essayer,” dit-elle. Swan Lake or something.”

Pour l’instant, elle puise son inspiration dans des endroits inattendus. Elle aime regarder des animés, en particulier les œuvres du grand Hayao Miyazaki. “Il accorde une telle attention à la provenance de la lumière,” s’émerveille-t-elle, “il crée de magnifiques ombres (…) qu’il utilise pour exprimer l’émotion. On peut le voir sur le visage des personnages quand l’émotion change.” En contraste, elle cite la série animée...  Mononoke, “à l’opposé complet de mon esthétique,” dit-elle, mais néanmoins stimulante dans son chaos coloré et organisé.

Mais c’est dans la nature que Nishioka semble puiser le plus d’inspiration. “Une chose qui est complètement différente au Japon, c’est la lune,” dit-elle. “Elle est plus blanche au Canada. Au Japon, on pense toujours à la lune comme étant jaune.”

Une chose est certaine : peu importe d’où elle vient, et où elle ira ensuite, Hina Nishioka regarde le monde entier les yeux grands ouverts — à la lumière.

Hina Nishioka est l’une des lauréates 2024 de la toute première Bourse pour artistes émergent·es de la Fondation du Prix Siminovitch.

Vanessa Porteous est artiste de théâtre, réalisatrice et autrice basée à Calgary. De 2018 à 2021, elle a été présidente du jury du Prix Siminovitch.

Photographie : Measure for Measure au Bard on the Beach Studio Theatre (2024), photo de Tim Matheson ; mise en scène de Jivesh Parasram ; scénographie de Ryan Cormack ; costumes d’Alaia Hamar ; éclairages de Hina Nishioka ; interprètes : Scott Bellis, Leslie dos Remedios et Craig Erickson.