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2005 Lauréat 

En portant leur choix sur le dramaturge torontois John Mighton comme lauréat du Prix Siminovitch 2005, le jury a indiqué qu’il avait été particulièrement impressionné par la fusion remarquable des qualités de l’esprit et de celles du coeur que révèle l’oeuvre de M. Mighton. « Ses textes projettent une vision du monde à la fois unique, singulière et nécessaire. écrites dans le registre de l’implicite, ses pièces ne débouchent pas sur un dénouement, mais laissent la porte ouverte à d’autres possibles. Le dramaturge exprime la grâce, la délicatesse et une exquise humanité. Lorsqu’il propose l’argument de ses pièces, c’est le plus souvent avec une bonhomie fragile, toute personnelle. John Mighton imprègne également ses pièces d’une grande profondeur, partant d’idées complexes et élaborées auxquelles il imprime une facture authentiquement scénique.»

Les pièces de John Mighton, en particulier Scientific AmericansPossible WorldsA Short History of NightBody and SoulThe Little Years et Half Life, ont été jouées dans tout le Canada, mais aussi en Europe, au Japon et aux états-Unis. John Mighton s’est mérité plusieurs autres prix nationaux, notamment le Prix littéraire du Gouverneur général de la catégorie théâtre. Sa pièce Possible Worlds a été portée à l’écran par le réalisateur renommé Robert Lepage. En plus d’être auteur de théâtre, M. Mighton est titulaire d’un doctorat en mathématiques de l’Université de Toronto et a été professeur de philosophie à l’Université McMaster. Actuellement, il est professeur adjoint à l’Université de Toronto. Durant les sept dernières années, il a coordonné le programme Junior Undiscovered Math Prodigies (JUMP), initiative inédite selon laquelle les élèves ayant des difficultés en mathématiques peuvent recevoir l’aide d’un mentor. John Mighton a écrit un livre très intéressant sur son expérience dans le cadre du JUMP; ce livre est publié par House of Anansi Press, sous le titre The Myth of Ability: Nurturing Mathematical Talent in Every Child.

2005 Protégé

Anton Piatigorsky

Discours d’acceptation

Il y a vingt-cinq ans, lorsque j’étudiais la philosophie à l’Université McMaster, je voulais écrire un livre que j’aurais intitulé « L’Éthique du gaspillage », que j’espérais être la première tentative dans l’histoire des sciences sociales à mesurer de façon précise le temps que les gens gaspillent au travail. Je ne voulais pas me contenter de me pencher sur le temps gaspillé par les personnes qui détestent leur emploi ou qui ne sont pas du tout qualifiées pour occuper leur poste. Je voulais savoir quelle proportion de notre travail est consacrée à la production, à la commercialisation et à l’élimination du large éventail des produits dont personne ne connaissait l’utilité avant l’arrivée des médias de masse.

Je n’ai jamais trouvé le temps d’écrire ce livre, mais comme j’ai passé les vingt-cinq dernières années à faire tout ce que je pouvais pour éviter le travail productif – dans divers domaines – j’estime que j’ai une meilleure idée de la raison pour laquelle notre société est tellement efficace à perdre son temps.

Il me semble qu’il y a toujours deux types d’ignorance au travail dans notre société, l’une extrêmement destructrice et l’autre saine. La forme destructrice de l’ignorance a divisé de nombreuses sociétés; c’est l’ignorance qui dit qu’il y a des différences fondamentales et innées entre les gens : entre les paysans et les nobles, les esclaves et les esclavagistes ou les minorités et les majorités. C’est l’ignorance qui nous porte, même en cette époque de prospérité, à négliger la majorité des enfants en les instruisant dans des écoles où seule une petite minorité est susceptible d’aimer naturellement apprendre ou d’y exceller.

Ma carrière dans le théâtre et les mathématiques a été modelée au départ par cette forme d’ignorance d’une façon que je commence tout juste à comprendre. Je suis venu à ces domaines assez tard dans ma vie, parce que j’ai grandi en me disant que pour être un artiste ou un scientifique, il faut être né avec un don particulier. Ce n’est que lorsque j’ai lu les lettres de Sylvia Plath à sa mère – et j’ai vu comment, adolescente, elle avait appris son art par de petites étapes déterminées, en déconstruisant des poèmes comme des moteurs pour voir comment ils fonctionnaient et en écrivant des imitations des choses qu’elle aimait – que j’ai commencé à croire qu’il existait un chemin que je pourrais suivre pour développer ma propre voix.

Il y a deux ans, lors d’une visite au centre de détention York, j’ai vu des effets du premier type d’ignorance sous sa forme la plus désastreuse. On m’avait demandé de donner un cours de mathématiques à un groupe d’adolescents qui attendaient leur procès et qui n’étaient pas enchantés de passer l’après-midi à faire des mathématiques. J’ai rassuré les élèves en leur disant que s’ils ne comprenaient pas quelque chose dans mon cours, ce serait ma faute, car je ne leur aurais pas donné des explications suffisantes, et ils pourraient donc me demander de recommencer. Je leur ai dit que j’avais moi-même déjà connu des difficultés avec les mathématiques et j’ai promis que j’essaierais de rendre le sujet plus intéressant et plus facile que ce dont ils se rappelaient à l’école. Les adolescents ont réagi à ma promesse exactement comme j’ai vu de jeunes enfants le faire – ils ont vite terminé leurs feuilles de travail et ont demandé aux tuteurs de leur donner plus de travail. Une fille que j’avais entendu se plaindre au début du cours m’a demandé de cocher chacune de ses réponses. Lorsque j’ai eu terminé, elle a dit : « je n’ai jamais eu ça dans ma vie, je n’ai eu que ceci. », et elle a tracé un grand X sur sa page.

La lettre X est un symbole qui décrit bien notre incapacité à nous occuper des personnes qui, comme la fille du centre de détention York, ont de la difficulté ou prennent du retard à l’école ou dans la vie : les lignes croisées évoquent les obstacles que nous mettons, par ignorance et par indifférence, entre la majorité des enfants et leur potentiel non réalisé. Mais la lettre X est aussi un signe universel d’un type d’ignorance et d’indifférence éventuellement rédempteur : en sciences et en mathématiques, c’est la lettre la plus souvent utilisée pour représenter l’inconnu.

Einstein a écrit un jour : « L’expérience la plus belle et la plus profonde que l’on puisse avoir est le sentiment de mystère… Qui n’a jamais connu cette expérience me semble sinon mort, du moins aveugle. Le fait de sentir que derrière tout ce qui peut être vécu, il y a quelque chose que notre esprit ne peut pas saisir et dont la beauté et la sublimité ne nous atteignent qu’indirectement et sous forme d’un faible reflet, c’est la religiosité. En ce sens, je suis religieux. »

Il fut une époque où le théâtre, encore plus que les mathématiques ou les sciences, était un moyen par lequel une société pouvait vivre la religiosité et la sublimité que décrit Einstein. Aujourd’hui, il existe des signes, dans les travaux d’artistes canadiens, que le théâtre pourrait reprendre une partie de son ancien rôle, mais seulement si nous aspirons à faire plus que produire des pièces qui se contentent de divertir ou d’illustrer des idées : nous devrons utiliser les ressources de la scène comme elles étaient utilisées dans le passé, afin de découvrir et de représenter de nouvelles idées au sujet de la nature humaine, de notre place dans le monde et des moyens que nous utilisons pour explorer et communiquer ces idées.

Parmi les artistes qui oeuvrent aujourd’hui dans le théâtre canadien, peu ont travaillé avec autant de rigueur pour mettre au point des outils qui nous permettent de communiquer la religiosité ou le mystère de l’existence que Daniel Brooks, le premier lauréat du Prix Siminovich. Daniel a orienté mon travail et m’a aidé à comprendre comment il est possible, à partir du son le plus simple ou d’un signal lumineux, ou au moyen du regard ou du geste le plus subtile, de créer des mondes entiers dans l’esprit de l’auditoire. J’ai aussi eu la chance de travailler en collaboration avec de nombreux autres acteurs, écrivains, réalisateurs et scénographes de haut niveau, y compris les dramaturges qui ont été mis en candidature ou choisi comme finalistes de ce prix. Je me sens très honoré d’être en leur compagnie.

Nous avons la chance de vivre à une époque où les arts et les sciences convergent par différents moyens vers des perceptions radicalement nouvelles du monde et de la nature humaine. Si nous devions faire du sens profond du mystère qui se trouve au cœur de ces mouvements la base de notre société, plutôt que l’ignorance qui sous-tend nos dissensions et notre cupidité, nous pourrions être moins enclins à gaspiller les ressources dont nous dépendons pour survivre ou à gaspiller les moments sublimes et précieux qui nous ont été accordés dans ce monde.

L’un des aspects du prix Siminovitch que j’apprécie le plus est d’avoir la possibilité de choisir un protégé qui recevra 25 000 $. Je veux présenter cette bourse à l’une des jeunes voix du théâtre canadien les plus originales et passionnantes. Son écriture a une profondeur et une portée qui, à mon avis, méritent réellement d’être reconnues et encouragées. Permettez-moi de souhaiter la bienvenue à Anton Piatigorsky.

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